Crépuscule, par Juan Branco – 17. L’Alsacienne, une école de l’entre-soi

Crépuscule, par Juan Branco – 17. L’Alsacienne, une école de l’entre-soi

Conter cette ascension sans matière – M. Attal, nous le verrons, ne s’étant jamais démarqué que par sa capacité à défendre l’ordre existant –, c’est faire le récit de l’une de ces productions cooptantes qui ont évidé notre pays. C’est comprendre comment nous en sommes arrivés à haïr un système censé nous représenter, et qui a fini par ne défendre que ses propres intérêts. L’être dont il est question est insignifiant, comme la plupart des cadres de la macronie. Mais cette insignifiance fait matière, lorsqu’elle colonise l’État et ses institutions. À travers l’ascension de cet individu, s’expose et se découvre la façon dont le système fabrique ses soldats.

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Les crimes ont toujours leurs lieux, et celui où est né notre sujet n’est pas des moins insignifiants. Sise au sein du sixième arrondissement de Paris, l’École alsacienne est dirigée par un aimable homme de droite, Pierre de Panafieu. Pendant rive-gauche de Franklin – où enseigna Brigitte Macron –, Sainte-Dominique et l’école bilingue, l’Alsacienne est lieu de reproduction et de propulsion des héritiers de l’intelligentsia culturelle de Paris, auxquels s’ajoutent au fil des promotions quelques supplétifs provenant des espaces politiques, économiques et diplomatiques de notre pays. Sous contrat avec l’État, l’école a le contrôle absolu sur les processus de sélection de ses élèves et de son corps professoral, et n’est soumise à aucun quota, qu’il soit géographique ou économique. Ainsi l’on peut s’y reproduire et se socialiser sans crainte de contamination.

Contrairement à bien des institutions, l’objectif qui y est assumé est celui de “l’émancipation” de ses enfants. À Paris, la concurrence, sans être féroce, est importante entre ces institutions chargées de capter et de propulser les héritages des plus belles familles du pays, et chacune cherche à trouver son créneau. Alors que les villes de province sont le plus souvent dotées d’une ou deux institutions faisant référence – La Providence à Amiens, Fermat à Toulouse, etc – la lutte est plus vive en une capitale où se multiplient les héritages à préserver.

Ainsi, à quelques pas du lieu où M. Attal a fait sa scolarité, Stanislas revendique une stricte discipline nourrie par une tradition catholique surannée, tandis que Notre-Dame-de-Sion s’attribue les héritiers les plus irrécupérables, se chargeant de les mener à bon port, cahin-caha, c’est-à-dire à une diplomation minimale qui ne fera pas honte en société. Un peu plus loin, dans l’Ouest parisien, Saint Dominique lutte féroce avec Saint-Louis de Gonzague et la bilingue, mais aussi outre-frontières avec le lycée Charles-de-Gaulle de Londres, pour récupérer les grandes lignées des bourgeoisies financières et noblesses historiques, sous le regard attentif de Janson-de-Sailly, qui réussit l’exploit, avec quelques autres lycées publics, dont Saint-Louis, qui met en avant son excellence scientifique, de tenir tête à ces lieux de reproduction sociale en attirant les plus brillants des garnements du seizième arrondissement. Ailleurs enfin, quelques lieux, comme le lycée de la légion de l’honneur, achèvent un tableau par nécessité incomplet.

L’Alsacienne, insérée en cet écosystème, a dû lutter pour occuper la place de choix qu’elle occupe aujourd’hui. Il ne s’agit pas seulement de survivre à la concurrence des autres établissements privés, qui tous entretiennent leur réputation avec soin, enserrant leurs élèves d’un sens du récit et de traditions désuètes pour charmer des parents en quête de distinction. Mais aussi de résister au solaire rayonnement d’Henri IV et de Louis-Le-Grand, qui à quelques encablures de la rue Notre-Dame-des-Champs où est sise l’Alsacienne, toisent insolents les établissements de tout le pays, s’appuyant pour cela sur des réglementations dérogatoires aussi injustes que rassurantes, attirant à la fois les meilleurs élèves et professeurs de la nation. Il y a enfin les lycées moins impressionnants, mais qui de Montaigne à Duruy en passant par Lavoisier et Fénelon, savent offrir à quelques pas de là une formation à la qualité incomparable à celle du reste du pays, que le fonctionnement en entonnoir de l’Éducation nationale garantit sans peine, attirant des professeurs en fin de carrière auprès d’élèves maîtrisant tous les codes nécessaires à la réussite en notre système scolaire, à commencer par une affinité naturelle pour des programmes scolaires conçus par leurs pairs et à leur seule destination.

Survivre et se distinguer en un tel environnement est une gageure. L’Alsacienne l’a réussi tout d’abord du fait d’un extraordinaire emplacement, au confluent des cinquième, sixième et quatorzième arrondissements. Sur les cimes de Port-Royal, entre les rues d’Assas et de Notre-Dames-des-Champs, à quelques minutes de marche de l’École normale supérieure, les Sorbonnes et Assas, sise en l’une des rues les plus chères et paisibles de France, l’école offre à ses élèves un environnement sécurisé et aisé à rejoindre par différents moyens de transport, entouré de commerces, bibliothèques et institutions diverses, face à un jardin du Luxembourg où il fait bon de se reposer. Offrant la possibilité d’y faire toute sa scolarité, de la troisième de maternelle jusqu’à la terminale, l’école pêche certes par l’absence de prépa, du nom de ces classes post-bac réservées de facto aux plus aisés de la République, nourries par des moyens doublant ceux des universités et garantissant aux héritiers de la bourgeoisie sinon l’accès à des écoles là encore sur-financées, du moins la possibilité de prolonger de deux ans leurs études en un environnement hors du monde, afin de s’offrir les codes nécessaires à leur pleine intégration en la société.

Cela est une faute qui dégrade quelques peu la réputation d’une institution qui a par ailleurs tous les atouts pour dominer ces mondes. En ces lieux où l’on ne sort le plus souvent jamais des beaux quartiers, il n’est pas étonnant d’entendre tel ou tel élève dire, aux abords de la terminale, qu’il n’a jamais connu “la banlieue”. Faute d’être primus inter pares, l’école garantit cependant les 100 % de réussite au bac général à ses élèves, ainsi qu’une grande majorité de mentions. Se sachant incapable de concurrencer les établissements de la montagne Sainte-Geneviève, elle préfère se gargariser d’une réputation humaniste et libérale qu’elle perpétue en cultivant un entre-soi étouffant qui trouva son acmé à l’orée des années 2010, avec le suicide par défenestration depuis le sixième étage de l’école, de l’un de ses élèves. Comme toutes les écoles “sous contrat”, elle finance par l’impôt ses professeurs et se contente de prélever auprès des parents d’élèves une dîme modeste, de près de 2700 euros par an, pour en organiser le vivre-ensemble.

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La sélection à l’entrée est sévère, et les généalogies et parrainages y comptent tout autant que les résultats scolaires. Un examen ainsi qu’une étude du dossier s’imposent dès la sixième, afin de contenir les promotions aux alentours des deux cents étudiants. Parfaitement assumée, la cooptation règne en maître, attribuant à qui aurait cousin ou frère déjà scolarisé des places prioritaires. Les exclusions et redoublements étant rares, ils font l’objet de prompts remplacements.

Dès la sixième, un voyage est organisé afin de faire se mêler l’ensemble des classes et créer un sentiment d’entre-soi qui deviendra bientôt saturant. C’est d’abord l’Alsace, évidemment, en hommage à des fondateurs protestants dont est par ce biais louée la culture. Mais le mythe prend toute sa dimension en cinquième, avec le Voyage à Rome et ses bobs rouges, que prolongent par la suite les compétitions sportives du “défi”, en quatrième, Florence en seconde, et enfin un voyage auto-organisé en première. À défaut d’exigence scolaire trop marquée, tout est fait pour favoriser au plus vite un sentiment d’appartenance qui permettra le tissage de liens de solidarité indéfectibles et revendicables tout au long de la vie. Tout est fait pour qu’en ces lieux, ne puissent être faites de mauvaises rencontres, et que chacun sache se sentir redevable et respectueux de qui lui aura été, dès le plus jeune âge, imposé. Tout est fait surtout, pour que personne ne puisse créer une tension du fait de son appartenance sociale, et que dès lors, une quelconque remise en question de l’ordre existant puisse intervenir. Les plus grands héritiers de France y fréquentent quelques rares bobos du onzième arrondissement, dont on sent bien la différence de classe, mais que l’on se refuse à stigmatiser.

L’école joue à ce titre, avec quelques autres, un rôle fondamental dans l’endogamie de nos élites et l’assurance que leurs privilèges ne seront jamais questionnés. Les différences de fortunes et de statut n’interdisent pas, certes, à l’intérieur de ce microcosme, la multiplication de castes aux statuts divers. Mais il s’agit là encore, par ce biais, d’habituer à la distinction et de les rendre naturelles, afin de favoriser l’apprentissage d’une obéissance et d’une domination qui par la suite se prolongera.

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Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation, mais qui n'attend pas "le monde d'après" pour commencer à vivre.