Crépuscule, par Juan Branco – 15. La légitimité secondaire des recrutements

Crépuscule, par Juan Branco – 15. La légitimité secondaire des recrutements

Tout cela gêne tant, en un tel système, que la question de la légitimité des recrutements devient secondaire, tant on voit à quel point ils sont conditionnés par des réseaux d’allégeance et de contre-allégeance qui retirent toute autonomie aux individus. Si nous traçons ces réseaux, nous pourrions le faire également de ceux des directeurs de rédaction et pontes de journaux qui répondent à de similaires logiques. Édith Chabre a fait une obscure école de droit privé avant d’être diplômée de SciencesPo Lille, et la voilà propulsée directrice de la toute puissante école de droit de SciencesPo deux ans après que la mairie pour laquelle son mari travaille ait décidé d’accorder à SciencesPo des aides importantes pour construire son campus. Nadia Marik était au tribunal administratif, et la voilà directrice adjointe de SciencesPo après avoir été recrutée par son futur conjoint qui l’avait examinée à son oral de l’ENA, avant de prendre la tête de Teach For France avec l’aide du gotha parisien pour en faire avec Laurent Bigorgne le point de rencontre de tout ce que la macronie demain défendra. Ludovic Chaker avait un parcours interlope, et comme Alexandre Benalla, le voilà propulsé au sein des cénacles chargés de superviser et d’instruire les services secrets de l’État. Catherine Grenier-Weil avait une obscure carrière d’assistante de recherche avant de prendre la tête de Teach for France, et quant à Emmanuelle Wargon, il serait absurde de penser que sa présence au gouvernement ait eu quoi que ce soit à voir avec son amitié intime avec Nadia Marik et le couple Philippe, Laurent Bigorgne ou Brigitte Taittinger, bien que sa nomination eut provoqué quelque surprise tant la présence d’une énième lobbyiste sans parcours politique au cœur de l’État commençait à inquiéter. Et nous nous en tenons là aux réseaux horizontaux, car lorsque la belle-fille de Jean-Pierre Jouyet est nommée directrice adjointe au Quai Branly à 25 ans, cela fait aussi peu de bruit que lorsque le fils de Le Drian, ministre socialiste devenu macronien par des biais qu’il nous faudra là encore un jour exposer, est nommé à l’un des plus importants postes de la Caisse des Dépôts à moins de trente ans. Ici, les gendres et oncles, neveux et grands-parents se passent le relais depuis plusieurs générations : le talent se transmet par transmutation. Les recrutements, amours et alliances se font selon les critères de fortune et de pouvoir, les faisant et défaisant sous le regard bienveillant des grandes fortunes les finançant.

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Tout cela, ces petits entregents et jeux de ville nous aura été dessiné, déguisé, masqué par une presse rendue complice de façon à nous faire croire à une fable populaire où les enjeux démocratiques, les questions de programme et d’engagement, le choix du peuple enfin primaient d’une quelconque façon. En un système qui fut dans les faits couvé par le triumvirat Arnault-Niel-Lagardère, chargés de propulser des vaillants soldats sélectionnés par Emmanuel Macron, dont M. Philippe serait le plus docile et le plus recommandé, par la grâce notamment d’une introduction par le truchement de Taittinger et Jouyet, parfait alliage de l’aristocratie d’État et la bourgeoisie du pays cherchant en de jeunes intrigants la sève autorisant leur reproduction, l’ensemble s’assurant de son invisibilité, puis de sa confirmation sous forme d’élection, avec la bienveillante attention d’une certaine Mimi Marchand et des hommes de main précités, nous peinons cependant quelques peu à découvrir où la démocratie tend à s’infiltrer. L’on comprend mieux maintenant pourquoi, après une intervention cataclysmique où se jouait ce régime, lors de laquelle M. Macron annonçait qu’il demanderait aux patrons de verser une prime à leurs salariés, Messieurs Niel, Drahi, Levy et Richard – ce dernier ayant été sauvé par M. Macron après avoir été conseillé chèrement par M. Emelien, annonceraient immédiatement et de façon quelque peu piteuse leur soutien au président en proposant une prime exceptionnelle visant à masquer l’absurdité d’une telle proposition.

Mimi Marchand dont on découvre qu’après avoir protégé et élevé tous ces êtres dès lors qu’ils risquaient – par l’effet d’une exposition publique – de se trouver dénoncés, a depuis l’été 2018 pour nouveaux clients – il n’y a en ces affaires nuls contrats, comme le rappelle l’ouvrage dont nous parlions, mais des signatures qui se devinent et des mots qui leurs échappent afin d’éviter toute compromission – deux jeunes noms, Gabriel Attal et Benjamin Griveaux, dont nous nous apprêtons maintenant à conter l’histoire, cette fois à temps. En ces espaces, l’on ne perd pas son temps.

Il aurait fallu bien entendu, pour compléter le tableau, s’introduire dans les réseaux de la bourgeoisie d’Amiens, l’aisance et la force du père d’Emmanuel Macron, Jean-Michel Macron, Professeur de médecine au CHU d’Amiens, mais surtout de la famille Trogneux, dont les alliances plus encore que la puissance financière ont été déterminantes pour accompagner les débuts d’un pouvoir qui, à travers les soutiens des baronnies locales et notamment celles de Messieurs Collomb et Le Drian, Patriat et Ferrand, aura compensé un temps son absence d’assise sociale par le tissage d’un réseau de solidarité et de redistribution de prébendes crapuleuses, tenant les territoires secondaires, mais qui, n’ayant pas été institué par ce pouvoir, se déliterait à la première difficulté. Il aurait ensuite fallu décrire comment, à partir de tout cela – à travers Laurent Bigorgne et le clan Descoings, puis la revue Esprit et le groupe de réflexion Terra Nova, le journal Le 1 financé par le millionnaire Henry Hermand1 pour, comme l’admettrait publiquement son directeur Eric Fottorino, soutenir M. Macron –, l’on organiserait la mobilisation des ressources intellectuelles, politiques et financières autour du futur Président pour « substantialiser son pouvoir » et faire admettre sa cooptation aux élites secondaires, alors que tombaient ses concurrents entre affaires de corruption et luttes fratricides éberluées. Il faudrait raconter à chaque fois les mille et une compromissions honteuses visant à berner le public à travers des journalistes toujours moins indépendants, habillant cet entrelacs d’intérêts visant à propulser une coquille vide en quelques mois sans ne jamais l’exposer, malgré les évidentes compromissions de ces sous-élites censées nous en protéger. Il faudrait raconter ce colloque de Terra Nova organisé à Lyon par Marc-Olivier Padis, qui deviendrait directeur de la vénérable revue Esprit, qui prit tant des allures de meeting qu’il lui fallut annuler au dernier moment la prestation de Macron pour laquelle il avait pourtant été organisé. Il faudrait enfin montrer comment tous ces réseaux secondaires chargés de faire la propagande de ce pouvoir naissant dans l’incompréhension du public utilisèrent les ressources de l’État pour le corrompre, faire des cabinets ministériels des machines à récolter des fonds au service d’une ambition, Ismaël Emelien utilisant les fonds de l’État non seulement pour attribuer des contrats sans appel d’offres de plusieurs centaines de milliers d’euros à son ancien employeur, Havas – propriété d’un certain… Bolloré -, où sa concubine se chargeait de les dépenser au service de la communication personnelle de M. Macron, mais aussi pour mobiliser les six conseillers ministériels chargés de la communication de M. Macron, confortablement payés par la puissance publique pour organiser des événements avec M. Séjourné, conviant ensuite les mêmes invités à des levées de fond – permettant d’obtenir de 900 personnes près de 7 millions d’euros et ainsi, en respectant formellement la législation, propulsant M. Macron. Il faudrait les décrire, ces Bruno Tertrais, chargés d’élaborer à la hâte un programme destiné à vendre l’opération au grand public, interrogés suite à l’élection par Le Monde comme des experts indépendants sur ces mêmes questions pour juger de l’action de M. Macron…

Et enfin il faudrait montrer comment tout cela a fabriqué un candidat au service de quelques-uns, incapable d’agir de façon autonome, ni d’élaborer une pensée, mais seulement de distribuer des prébendes, enfin : de se vendre au plus offrant, en détaillant par le menu l’ensemble des compromissions qui, de distributions de poste en instructions judiciaires en passant par attribution de mandats de négociations ont permis à tout ce système de tenir à prix coûtant, tandis que le peuple exsangue tenu loin de ces informations, subissait et se voyait piller jusqu’à, épuisé, finir par se rebeller.

Et comment ceux-là mêmes alors dénonceraient les violences, chercheraient à écraser moralement ceux qu’ils avaient jusqu’ici exploités jusqu’à les essouffler et les dévaster.

Mais ce serait rejouer une bataille perdue par la démocratie. Le journalisme a longtemps fonctionné comme une balance, prenant à droite ce que la gauche rejetait, et vivant de ce mouvement de pendule qui incite à la paresse et à la connivence. Cela a donné l’impression aux plus naïfs d’entre nous de vivre en démocratie, malgré l’inexistence d’une presse libre, l’omniprésence d’un système de dépendances n’ayant rien à envier aux plus honnis des autocrates si ce n’était sa capacité à régulièrement alterner les rapports politiques, ce que M. Macron a fini par dévaster.

La chose était simple : jusqu’alors, en un jeu qui tournerait bientôt au massacre, chaque passage auprès de la raison d’État2

permettait aux hommes politiques de constituer leurs réseaux d’affidés et de recueillir des informations précieuses qui étaient par la suite disséminées avec soin auprès des journalistes – le Canard Enchaîné en étant le véhicule privilégié. Alors que chaque alliance rompue du fait d’une ambition frustrée apportait au système médiatique son lot d’anecdotes qui permettait aux journalistes de se libérer ponctuellement de leurs emprises et de « travailler » pour servir enfin leur pays, Macron a un temps sidéré tout cela en surgissant d’un néant qui, unifiant des réseaux de connivence jusque-là inféodés à différents partis, paralyserait nos fantassins de la liberté, soudain forcés de se mettre à travailler. Petits soldats et grands noms du journalisme, rares enquêteurs qui encore demeuraient, inféodés ou non à un pouvoir, n’ont en ce temps court plus même réussi à récolter les miettes que jusqu’alors on leur accordait, et reconstituer une part d’un fonctionnement qui prétendait encore laisser au peuple un rôle pourtant on le découvre, parfaitement inexistant.

Dévastée, et vilipendée, méprisée par ses camarades lorsque l’une de ses rares héritières ose s’affirmer, la presse indépendante vivant du rapport direct au lecteur, c’est-à-dire de ses ventes et donc d’une nécessité d’engagement, cette presse d’opinion rendue rageuse par la concurrence et la nécessité de survivre, a depuis trop longtemps laissé place à un système où vassalité et subventions ont à leur tour fait naître la vanité. Devenue la norme, produisant de Christophe Barbier à Frantz Olivier Gisbert, du Monde Magazine à Vanity Fair, des dispositifs servant l’adhésion aux valeurs les plus dominantes sans ne plus rien interroger, écrasantes et conformées de notre époque, cette presse s’est épuisée et conformée aux dominants.

Si le « en même temps » d’Emmanuel Macron n’a pas permis une respiration démocratique, c’est bien parce qu’il en désactivait le principe actif, achevant l’illusion d’un fonctionnement républicain qui, d’alternance en alternance, permettait ponctuellement d’octroyer quelque respiration à des populations enfin informées des jeux qui dans leur dos s’établissaient, et capables à la marge de peser.

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Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation, mais qui n'attend pas "le monde d'après" pour commencer à vivre.