Crépuscule, par Juan Branco – 12. Où l’on voit apparaître un certain Benalla

Crépuscule, par Juan Branco – 12. Où l’on voit apparaître un certain Benalla

Car il faut l’admettre : en tous ces lieux, l’on peut faire fuiter part de la vérité. Ainsi le rival de M. Arnault, M. Pinault, a-t-il fait publier au Point les bonnes feuilles de l’ouvrage étrillant le protégé du premier, quelques temps après que Raphaëlle Bacqué publie un portrait élogieux – pour ne pas dire transi – de ce dernier. Mais en aucun de ces lieux peut-on véritablement exposer les compromissions auxquels tous, d’une façon ou d’une autre, ne cessent de se livrer. Ainsi même au Monde, où Ariane Chemin peut se permettre le luxe de révéler l’affaire Benalla, finit-on par nommer une journaliste sans aucune expérience sur ces sujets, Virginie Malingre pour couvrir l’Élysée, celle-là même qui avait été nommée par Louis Dreyfus à la direction du service économie sur instruction de Xavier Niel, pour s’assurer que celui-ci s’épuiserait sans ne jamais rien révéler.

L’on nous dira que l’on exagère. Il y a bien des radios. Puisque le service public a les problèmes que l’on sait, peut-être Europe 1 ? Lagardère, encore ! RMC ? Alain Weil, c’est-à-dire, depuis quelques années Patrick Drahi, Alain Weil qui est par ailleurs comme on le montrera, via sa sœur, intime de la macronie. RTL, qui appartient à M6, l’un des principaux partenaires de Mediawan, le fond d’investissement dans l’audiovisuel de Xavier Niel ? Bon. Disons que cela pourrait se faire, suite à un contact qu’il faudrait encore établir, pour peu qu’aucun des dirigeants ne craigne de s’exposer aux regards de leur pair ainsi dénoncés. Et alors la grande question : qui d’entre eux en parlerait, et lancerait enfin le grand débat que l’on attends toujours sur ces questions ?

Après avoir parcouru en pensées l’ensemble de l’espace médiatique français, s’être arraché les cheveux, l’on pense à des éditeurs. Puisqu’une chronique disparaîtrait immédiatement, engloutie dans le fatras de l’information produite au quotidien, un ouvrage permettrait au moins de faire un point sur la situation. Fayard ? Mais Fayard a été racheté par Hachette, c’est-à-dire par Arnaud Lagardère, dirigé effectivement par ce même Ramzy Khiroun qui est intervenu pour protéger Mimi Marchand à Paris Match, et dont la numéro 2 est la femme du « grand ami » du Président, le fameux Bernard Mourad ! Grasset ? Sous les apparences de différences, le même propriétaire, la même hiérarchie, et l’on comprend maintenant pourquoi l’ouvrage attribuait à Marchand ce que M. Khiroun faisait, on le dit en passant, mais il faut mesurer ce que de manque d’intégrité cela signifie. Gallimard ? Ils viennent de censurer Annie Lebrun, auteur historique de la maison, parce qu’elle critiquait LVMH dans son dernier ouvrage sur la mode. Tout lien avec la prise de participation récente de la société de Bernard Arnault au capital de la maison n’y serait pour rien. Un instant, pour éviter le rire cathartique ou l’atonie, l’on tente de se dire que de tout temps… mais non, comme la plupart de nos médias, longtemps, la maison a été indépendante, et jamais pareille concentration ne s’était vue ! Car continuons ! Flammarion ? Racheté par Gallimard il y a quelques années ! Actes Sud, chez Françoise Nyssen ? Rions, jaune toujours, d’un rire toujours moins riant. Mais il y a bien encore moult d’éditeurs indépendants. Le Seuil, La Découverte, La Fabrique, peut-être. Certes, certes. Mais avec quels distributeurs, et quels moyens de diffusion ? Ceux-là même qui sous la coupe des premiers… ? Et là encore, quelle capacité à se signifier ?

Revenons-en à la presse. Le Point alors. Mais Le Point est propriété d’Artemis, la holding de François Henri Pinault ! Et alors nous répondrait-on ? N’est-il pas l’ennemi de Bernard Arnault ? N’aurait-on à gagner en participant à ces jeux de… ? Rions, et laissons quelques lignes plus loin expliquer pourquoi, là encore… La solitude s’accroît.

Et encore. Qui prendrait encore le risque juridique de supporter tout cela, lorsque l’appareil juridique concernant la diffamation est constitué de telle sorte à ne prendre qu’à la marge la disproportion des mesures protectrices en ce qui concerne les puissants ? N’a-t-on pas vu que cet ouvrage, qui pourtant en préservait tant, Mimi, a manqué ici et là d’être exposé ?

*

Cessons de penser à tout cela pour l’instant, et continuons. Car l’on a découvert entre temps que ces affaires ne s’en tenaient pas là, et qu’Alexandre Benalla était le point d’entrée officieux de Michèle Marchand au sein de l’Élysée – cette dernière assurerait d’ailleurs sa communication après qu’il fut découvert frappant et arrêtant des citoyens dans la rue en se faisant passer pour un policier. Là, le souffle se retient. Benalla, ce même Alexandre Benalla qui, introduit dans la macronie par un appa-ratchik LR défroqué, un certain Sebastien Lecornu, en sus de frapper des citoyens pendant son temps libre, avait tenté de monter une garde prétorienne à l’Élysée, c’est-à-dire de recruter des personnes déliées de toute hiérarchie policière et militaire – tour de passe-passe autorisé par l’existence d’une ré-serve citoyenne dont on aurait détourné les effectifs pour les attribuer à l’Élysée – pour « défendre » Emmanuel Macron et s’émanciper des rares contre-pouvoirs encore existants. L’on nous dira, halte-là ! Vous passez du coq à l’âne. Attendez et vous verrez. S’appuyant sur la réserve de la gendarmerie, Alexandre Benalla avait en effet ordre de faire rentrer des civils au sein du service de sécurité de l’Élysée, qui auraient eu la tutelle des gendarmes et policiers mobilisés en cette maison d’où émanent les ordres qui font et défont les carrières de tous les fonctionnaires du pays. La chose est effarante : par un stage de quelques semaines, il aurait été possible d’intégrer au cœur de l’État le plus crapuleux des êtres, sans contrôle hiérarchique autre que celui décidé par le politique, pour le mettre au service d’un seul homme, et lui donner une autorité de facto sur l’ensemble des forces de l’ordre républicaines de ce pays. Répétons-le : avant que M. Benalla, courroie de transmission de Madame Marchand à l’Élysée, chargé par exemple de passer à M. Emelien les vidéos du 1er mai volées à la Préfecture de Paris pour qu’à son tour il les fasse diffuser sur les réseaux sociaux, décide de frapper et d’arrêter des citoyens dans la rue pour alimenter un climat de peur et de violence dans le pays – cela, cela a manqué à être dit, tant cela aurait pu inquiéter – M. Macron cherchait à se donner la possibilité de faire rentrer des personnes qu’il aurait personnellement choisies au sein de sa propre police, et de les mettre en position de subordonner l’ensemble des services de sécurité du pays. Pourquoi l’aurait-il fait ? Seuls ceux qui ont ri à nos étranges parallèles énoncés plus tôt manqueront de comprendre pourquoi l’un amène à l’autre, en dehors de toute proportion.

Et c’est là où nous touchons à l’autre vecteur de la présidence d’Emmanuel Macron, et que nous relions tout cela. Car il y a beau jeu de construire une notoriété, de se trouver propulsé par une alliance d’intérêts. Il faut encore construire sa légitimité. S’imposer à cet État que l’on a pillé sans servir, trouvé les ressorts et relais qui nous permettront d’agir avec autorité. La bête ne se laisse pas aisément dompter, et si Macron a été choisi, c’était bel et bien parce que l’on voyait en lui un profil qui pourrait s’y imposer. Mais cela ne suffisait pas. Il fallait, dans le même temps que l’on l’introduisait au peuple, en polir la figure, l’entourer, s’assurer qu’elle se trouverait une fois au pouvoir suffisamment armée.

Celui qui lui a permis non pas seulement de prendre le pouvoir, mais de le consolider, non seulement de ravir la nation, mais d’en maîtriser l’État, cet être, ravi de la crèche et probablement inconscient de qui il servait à cet instant, c’est Jean-Pierre Jouyet. Et qui nous y mène ? Un certain Ludovic Chaker, acolyte invisible d’Alexandre Benalla qui en a organisé le recrutement, premier secrétaire général d’En Marche, depuis sis au cœur du dispositif antiterroriste de l’Élysée, et qui avait pour mission de mener le même projet que son collègue auprès des forces armées.

Or Ludovic Chaker, civil qui s’est trouvé propulsé au cœur du secret d’État, habilité à en connaître tous les détails, et dès lors ayant à connaître et faire connaître tout ce qu’il y a à dire sur quiconque pourrait menacer les intérêts de M. Macron – versant cérébral en somme de M. Benalla – utilisant pour cela une certaine Mimi Marchand, n’est pas n’importe qui. Il est le point d’entrée dans l’appareil militaire1 d’Ismaël Emelien, plus proche conseiller d’Emmanuel Macron qu’il a rencontré sur les bancs de Sciences Po, et qui à l’Élysée était chargé de transmettre l’ensemble des renseignements pouvant l’intéresser pour ensuite ordonner les basses-œuvres qu’il pourrait nécessiter en les faisant diffuser par la presse de façon suffisamment discrète pour que le conseiller spécial ne se trouve jamais impliqué, faisant tout cela sans avoir à répondre à une quelconque hiérarchie militaire comme c’est normalement le cas en ces affaires-là.

Voilà donc, pour des raisons de basse politique comme on l’imaginera, M. Macron qui dessine à l’Élysée une structure chargée d’alimenter les différents réseaux crapuleux qui l’ont appuyé en informations permettant de discréditer les adversaires ou de se protéger. Le dispositif a été révélé lorsque l’on a appris que M. Benalla avait transmis à M. Emelien les images de vidéosurveillance de la manifestation du 1er mai 2018, et que M. Emelien les avait par la suite fait diffuser sur des réseaux sociaux à travers des comptes anonymes. À d’autres reprises, ce serait Mademoiselle Marchand et des vecteurs officiels qui seraient mobilisés. Cette fois, l’information provenant de la hiérarchie policière et non militaire, c’était bien M. Benalla et non M. Chaker qui en avait été chargé.

M. Chaker n’est pas un homme d’État, pas même un fonctionnaire, et n’apparaissait sur nul organigramme jusqu’à ce que l’affaire Benalla l’expose aux yeux de tous. Cela, pour une seule et unique raison : protéger M. Emelien d’une quelconque répercussion, créer un interface supplémentaire qui permettrait de se dédouaner. M. Chaker a en effet, comme beaucoup d’individus projetés loin de leur milieu sans compétences particulières, la particularité d’être d’une grande fidélité qu’il double d’une incessante célérité. Ces hommes sont toujours utiles pour le pouvoir. Ayant seulement servi la DGSE quelques années avant d’en être évincé, il ne s’est retrouvé là que par la grâce et dès lors pour le service de son maître. Mais si nous en parlons, c’est parce que la façon par laquelle il y est arrivé dit plus encore que les cartes qu’il a tenté d’y jouer. Car sa promotion auprès d’Emmanuel Macron, et c’est là ce qui nous intéresse, peu avant la campagne présidentielle puis à l’Élysée, révèle l’intrication profonde de l’alors candidat avec un autre pan de l’oligarchie du pays : celle qui s’assure que les intérêts des puissants se trouveront relayés au sein de la machine d’État. Elle montre à la fois l’étendue des influences qui s’appliquent à la présidence Macron, l’endogamie de notre élite, mais aussi la pauvreté d’un système de cooptation qui au sein de ce pouvoir permet, par faits de népotismes et de services rendus, de main-tenir des privilèges qui protègent quelques-uns, sidèrent l’action publique et lui retirent ses moyens.

Elle révèle enfin à quel point la presse s’est là encore volontairement aveuglée, glorifiant celui qui pourtant n’était que le pont idéal pour unifier cette conjonction d’intérêts.

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Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation, mais qui n'attend pas "le monde d'après" pour commencer à vivre.