Voix d’en bas – 1. “Travaux” de Georges Navel

Voix d’en bas – 1. “Travaux” de Georges Navel

Georges Navel, écrivain prolétarien : « J’appartiens à une couche sociale qui n’a rien dit, et mon rôle dans la vie sera de fleurir, de dire. »

« Le gibier du travail est rare »

« Il y a six mois que je n’ai pas dormi dans un lit. J’ai bourlingué tout l’été. J’ai vu de nouvelles choses et refait malgré moi connaissance avec des anciennes.

Dormir ou manger, j’ai vécu à terre.

Le travail m’a conduit ici et là, j’ai suivi sa piste. D’anciennes pistes et de nouvelles pistes, le gibier du travail est rare. Va-t-il se dérober à présent ?

En plaine, j’ai cueilli le tilleul, en montagne, retourné le foin. Des bricoles qui ne m’ont rien rapporté.

Dans la haute montagne, j’ai fait du terrassement, dans les Basses-Alpes, la récolte de la lavande, celle du sel aux salins d’Hyères.

J’ai fait de mon mieux, en traquant la bête du travail pour épargner sur ma chasse. Je me suis nourri le plus économiquement qu’il est possible, sans user du restaurant ni de l’hôtel. J’avais sur moi l’hôtel-restaurant : mon havresac, la marmite, la tente et les couvertures.

Je n’ai pas suivi le caprice, mais le gibier du travail. Pour l’automne, j’aurais voulu être en Espagne. Il fallait quelques avances pour m’y rendre. Là-bas, sans doute, j’aurais trouvé à m’employer à la récolte des oranges, vers Valencia.

L’année a été pluvieuse. Les journaux ont signalé des inondations. Je suis arrivé aux salins d’Hyères à l’époque où, normalement, commence la récolte. La direction des salins a estimé qu’il fallait attendre, qu’un temps plus favorable permettrait une récolte plus abondante. Quinze jours, un mois d’attente, sur lesquels je ne comptais pas.

Au début, j’étais noyé d’inquiétude. J’ai cherché du travail ailleurs, il n’y en avait pas. Les vendanges aussi commenceraient avec un sérieux retard. Quoi faire d’autre ? »

Georges Navel est l’auteur de “Travaux”, publié en 1945, toujours disponible en collection Folio. C’est l’un des plus beaux livres parmi tous ceux que j’ai lus sur la condition ouvrière. Si tu ne devais lire qu’un seul ouvrage sur ce thème, c’est sans doute “Travaux” que je te conseillerais.

Je sors de La brebis qui lit, librairie du marché paysan de Montredon, avec “Travaux” dans les mains. « Hep monsieur ! » Et me voilà, étourdi que je suis, contraint d’expliquer que je souhaite juste en conseiller la lecture à Marizette Tarlier assise à la table devant la librairie… Menfin ! On vole à la grande surface, pas ici, et on essaie d’être un poil discret !

« Le rendez-vous d’un damné avec son enfer »

« La récolte du sel n’est plus le rendez-vous d’un damné avec son enfer, mais celle d’un travailleur avec une tâche et des copains retrouvés d’année en année. Mais, pour un débutant, c’est la galère. La peine du début est difficile à surmonter. Dès le matin il faut faire appel à la résistance. Les forces s’épuisent longtemps avant la fin du jour. Le coup de sifflet d’une pause est longuement attendu. La brouette est sa pesante charge dans les bras, sous le fouet du soleil, on est comme un vieux cheval dans une côte. L’heure du déjeuner, à l’ombre d’un arbre lointain, met une trêve à la souffrance. Corps étendu, la tête à l’ombre, le repas expédié, les forces se réparent dans un oubli total, une douce fermentation de rêve et de bien-être.

Mais la clameur de la reprise s’élève bientôt. Après le sommeil qui semble venu des profondeurs de la terre, comme l’état de profond repos des choses naturelles en été, c’est la réapparition dans le monde humain de la tâche, dans le cauchemar blanc et la lumière crue.

Les membres las et douloureux, la tête lourde, les forces vidées, on reprend une tâche qui exige un trop-plein de forces pour être subie. On se sent damné, séparé pour toujours de la communauté des vivants, l’âme et le corps desséchés par la torture du travail.

Ironiquement, pendant qu’il est si dur de trimer pour arracher l’existence, des richesses sont tout près gaspillées : vrombissement des moteurs, coups sourds des grosses pièces des cuirassés pendant leurs essais de tir, claquements des mousquetons des fusiliers marins qui s’entraînent à proximité dans les marais.

On rêve de mourir, de crever pas loin dans le silence bienheureux d’un petit bois. On se sent vivre dans un monde qui n’a ni queue ni tête, comme si l’homme avait été jeté dans la vie comme dans un marais et qu’il ne puisse s’y maintenir qu’en se châtrant de sa conscience, en se scalpant de sa raison.

Sur le chantier, rien n’est prévu pour nous. Nous sommes traités en bétail, en hommes durs. Pas un seul coin d’ombre organisé pour la pause. »

Jean Giono n’a jamais su manier la brosse à reluire. Alors on peut lui faire confiance quand il écrit au sujet de “Travaux” : « Cette patiente recherche du bonheur qui est la nôtre, nous la voyons ici exprimée avec une bonne foi tranquille. »

« Il y a une tristesse ouvrière dont on ne guérit que par la participation politique. »

« L’idée de me faire un sort, de gagner une situation ne m’accrochait pas. Il faut avoir eu sérieusement et longuement la faim au ventre pour s’accommoder de seulement gagner sa vie dans une forme d’existence douloureuse et insipide. Ces années de 1919-1920, ces années de confiance et d’espérance exagérées m’avaient marqué. J’avais trop rêvé à la société future, je ne savais plus vivre dans celle-ci. Après le doute, les illusions libertaires m’avaient quitté par arrachement. Je restais pénétré de la légitimité des aspirations révolutionnaires, mais je ne croyais plus à leur réalisation.

Un rentier peut être un sceptique, un industriel être un réaliste persuadé de la nécessité absolue du salariat, de la division de la société en classes comme en nations, de l’existence nécessaire des armées permanentes et des guerres périodiques. Mais l’ouvrier persuadé que le salariat, le travail moderne sont l’équivalent de l’esclavage antique, est atteint fortement dans sa dignité. Il ne peut accepter sa condition qu’avec une foi profonde dans le progrès social ou la révolution.

Mon père était un résigné. L’usine lui semblait manquer de justice avec les vieux travailleurs. Ses chefs l’avaient irrité. Il avait vécu plus simplement sa vie de brave homme : un peu d’amertume, aucune révolte. Il n’avait pas eu besoin du bon dieu pour affermir ses pas. Dans les moments de doute ou de fatigue, boire un peu plus ce jour-là lui avait suffi. Ah ! que j’aurais voulu ressembler à mon père. »

Georges Navel inaugure une série intitulée “Voix d’en bas”. Chaque mois nous ferons ainsi connaissance avec un écrivain prolétaire ouvrier, employée ou paysan, urbain ou rural. Des centaines d’auteurs prolétaires ont publié des milliers de livres. Boudée par le petit monde littéraire comme par les historiens qui lui préfèrent de plus nobles sources, la littérature prolétarienne dépeint la vie quotidienne de ceux qui n’écrivent pas l’histoire. Elle raconte les espoirs, les peines et les combats de ceux qui n’ont que leur force de travail pour manger.

« J’appartiens à une couche sociale qui n’a rien dit, et mon rôle dans la vie sera de fleurir, de dire. »


« Je t’avais prévenue, je suis étranger ». Graeme Allwright chante “L’Étranger”.

Un citoyen ordinaire à la rencontre des personnes cabossées par la vie.