L’exemplaire « manifestation en dur » de La Blaquière (Larzac) pour en finir avec la division

L’exemplaire « manifestation en dur » de La Blaquière (Larzac) pour en finir avec la division

Construction illégale par des bénévoles occitanistes, chrétiens, syndicalistes, non-violents, pacifistes, anarchistes et plus rouge tu meurs. Chantier autogéré sous la direction du prêtre-ouvrier Robert Pirault.

En des temps préhistoriques, les petites marquises de la gôgôche comme les bourgeois voltairiens ne pratiquaient pas l’apartheid de la pureté. Les maoïstes, les trotskistes, les communistes révolutionnaires, les communistes moscoutaires, les socialistes, les soc-dem et les rad-soc, les libertaires, toutes les chapelles roses ou rouges ou noires ou vertes, toutes les tendances, tous les groupuscules ou presque ont soutenu les paysans du Larzac.

Et pourtant, parmi les paysans du Larzac, ils étaient nombreux, les culs-terreux qui n’avaient jamais poussé plus loin que Rodez, les catholiques qui allaient à la messe le dimanche, les conservateurs qui votaient tranquillou UDR [l’ancêtre des Républicains d’aujourd’hui], les tradis qui se scandalisaient de voir des jeunes pratiquer l’amour libre ou des hippies construire la bergerie de La Blaquière à moitié nus.

Encore en 1981, pendant la grande fête de la victoire, je me souviens d’une brave femme effarée dire à son mari « J’ai vu passer un homme nu ! » Le trentenaire, je l’avais vu moi aussi, portait le drapeau d’une association naturiste. Et des baskets pour marcher dans les pierres.

Voir des gens, qui ne partagent pas toutes tes idées, venir soutenir ta cause, ça te met du baume au cœur. Et ce baume est très important. Et ce soutien de la part de gens qui te sont étrangers par les idées, c’est une ouverture de porte sur… l’infini. Au lieu de faire une moue dégoûtée sur les Gilets jaunes tu regarderas “Tous au Larzac” de Christian Rouaud pour comprendre comment ce soutien a transformé radicalement des paysans.

Nous devons nous allier avec des gens qui ne pensent pas comme nous sur tous les sujets. Cela implique de laisser en suspens certains thèmes où il nous est difficile voire impossible de parvenir à un accord. Nous devons discuter posément autour d’une table sans nous imposer de parvenir à une entente sur ces sujets. Le simple fait de débattre permet en effet de se connaître, de comprendre le point de vue de l’autre même si on ne le partage pas, de cesser de regarder l’altérité comme rendant impossible l’union de nos faibles forces.

Et puis quelle humilité mais aussi quel panache que de dire ouvertement : « Nous ne sommes pas d’accord sur tel thème qui reste un sujet de débat entre nous. » Au lieu d’arracher une position intransigeante qui laisse tous les récalcitrants sur le bord de la route.

Nous devons nous allier avec des gens qui ne pensent pas comme nous. Comme ces paysans du Larzac qui votaient UDR mais ne voulaient pas du camp militaire. Qui ont accepté tous les soutiens. Les non-violents et les maoïstes partisans de la lutte armée et les antimilitaristes et le Général de La Bollardière et les gauchistes qui conseillaient l’emploi d’explosifs et le Canard Enchaîné et les Kanaks.

Il y a tant d’oubliés, de délaissés, de méprisés. Tant de gens qui souffrent. Tant qui vivent dans la difficulté ou le malheur. Peu avant le début des Gilets jaunes je consacrais une bafouille à une femme dont la vie est dure.

Quand nous parlons ou agissons nous devrions d’abord penser à ces gens qui souffrent et penser en quoi nous pouvons être utiles pour changer leur sort au plus vite. Alors que beaucoup d’entre nous préfèrent s’étriper que de s’attaquer concrètement à Macron et son monde. C’est avec amertume que je constate qu’il semble plus facile de s’étriper.

Photos : la bergerie de La Blaquière, « une manifestation en dur ». Une construction illégale. Surnommée la « cathédrale des moutons ». Financée par la souscription de « bons-ciment » à huit francs le sac et le 3 % de refus d’impôt. Pose de la première pierre par trois mille personnes. Construite par des milliers de bénévoles. Des occitanistes et des autonomistes bretons, des jeunes chrétiens et des aspirants bouddhistes, des Lip et des syndicalistes, des non-violents et des pacifistes, des anarchistes et toute la gamme des plus rouge tu meurs. Chantier autogéré sous la direction du prêtre-ouvrier Robert Pirault.

Aujourd’hui ce ne serait pas possible. Tous nos bourgeois voltairiens et toutes nos marquises de gôgôche signeraient en rafale des bulles d’excommunication définitive, et de ces paysans “à l’idéologie trouble”, et de leurs complices “confusionnistes”.


« Sur combien de chemins / Un homme doit-il marcher / Avant de devenir sage ? » Graeme Allwright chante “Soufflée par le vent” de Bob Dylan.

Un citoyen ordinaire à la rencontre des personnes cabossées par la vie.