Crépuscule, par Juan Branco – 6. Une certaine Mimi Marchand

Crépuscule, par Juan Branco – 6. Une certaine Mimi Marchand

Revenons-en aux faits. Voilà que ceux que nous venons d’exposer fissurent quelque peu l’image du jeune premier aux blondes tempes et yeux azurés qui, venant du rien, aurait conquis le pays par la seule force du mérite et l’amour passionnel dont sa brillante femme l’entretenait. La pureté du nouveau monde d’Emmanuel Macron, courageux jeune homme capable de voler et d’épouser une femme plus âgée que lui, fait qui fut souligné jusqu’à la nausée par une presse creuse et évidée, en prend un coup, et le lecteur honnête s’étonne de ne pas avoir été mis au courant de ses liens d’amitié et de vassalité plus tôt.

Il nous faut insister sur ce point : l’on sait qu’au moins parcellairement, ces informations étaient connues par de très nombreux individus – nous pensons notamment aux rapports entre Niel et Macron, puisque nous les révélions nous-même dès 2016. Pourquoi, à part par le courageux et important journaliste indépendant Marc Endeweld, cela n’a-t-il jamais été dit ? Pourquoi a-t-il fallu attendre la recension de l’ouvrage dont nous parlons par Raphaëlle Bacqué, en septembre 2018 (!) pour que Le Monde en fasse pudiquement mention, sans que l’information ne soit reprise ou analysée, voire provoque un ré-examen du soutien béat qui fut octroyé à celui qui fut, des mois durant, présenté comme issu divinement de la cuisse d’un Jupiter qu’il chercherait à imiter ?

Comment se fait-il que cette information n’ait pas été non seulement publiée, mais contextualisée, surlignée, exploitée et explicitée ? Que lorsqu’elle l’ait été, elle ait semblé sortir du néant, n’être qu’affaire secondaire, alors qu’elle permettait de comprendre soudain, brutalement, part des étranges manipulations qui avaient été masquées aux Français et les avaient ensorcelés ? Comment cela se fait-il que nul ne se soit indigné qu’ait été factuellement, par ce fait, par la mise en branle d’une propagande financée par un oligarque et approuvée par un second, altéré tout un scrutin présidentiel ? Que personne ne l’ait relevé ? Que personne, en ces simples termes, ne l’ait énoncé et se soit indigné ?

Quelles forces étranges sont-elles ainsi capables de censurer les centaines de journalistes politiques qui, à Paris, ont pour seul rôle de révéler les mécanismes d’ascension et de chute et de nos dirigeants ? Ces impétrants financés par la société, formés dans les plus belles écoles de notre pays, qui se sont vus octroyer un accès exclusif aux puissants afin de les contrôler au nom de la collectivité, dont sont financées chaque mois des centaines d’heures de travail dans un seul but : qu’ils permettent aux citoyens de mieux comprendre les ressorts de notre système politique et leurs permettent de voter de façon éclairée, pour ainsi, garantir que nos démocraties libérales ne soient pas que formelles, et ne réduisent pas ses institutions à une mascarade dont l’objectif serait de recouvrir les cooptations que nos élites s’amuseraient à constituer ?

Quelle puissance si obscure permet-elle à ce point de les faire taire, et de transformer une opération de vile propagande en miracle éthéré ?

Quelle est cette presse libre qui se satisfait de ce que l’on écrase son travail par des dispositifs de propagande grossiers, qui prennent les atours de leur liberté, manipulation qui ne va pourtant à aucun moment susciter leur indignation ?

La question posée, nous ne pouvons cependant nous y tenir.

Car le tableau manque encore d’images. Ce que nous venons de révéler n’est encore rien. En effet, nos trois camarades reporters et romanciers en charge de cette importante enquête sur Michèle Marchand – qui posa, on le rappelle puisqu’ils le révèlent, faisant le V de la victoire dans le bureau du Président de la République française, celui-là même qui pour la première fois fut aménagé par le Général de Gaulle – cette femme-là donc qui avait été arrêtée conduisant un camion empli de cinq-cents kilogrammes de drogue quelques années plus tôt – ont étrangement oublié de mentionner quelques autres éléments que nous connaissons pourtant, dont eux aussi sont au courant, exactement de la même façon que leurs collègues auparavant cités avaient oublié de mentionner – au nom de la pudeur et de la vie intime, de la bienséance ou de l’insignifiance – les éléments concernant les rapports entre Niel et Macron qu’ils connaissaient, privant le peuple français d’informations cruciales à l’heure de se décider.

Et là, nous commençons à nous inquiéter.

*

Puisque le sort de M. Lagardère, oligarque dont nous montrerons l’extension de l’influence plus en avant, est réglé, continuons par cet autre chemin : à savoir que cette même Michèle Marchand fut aussi chargée de contrôler l’image – c’est-à-dire de faire taire toute information compromettante le concernant, au détriment du bien commun – d’un autre oligarque, un certain Bernard Arnault, première fortune de France, quatrième fortune du monde, doté de 70 milliards de patrimoine et propriétaire du groupe de luxe LVMH. Cela pourrait sembler au premier abord aussi insignifiant que « l’amitié » entre Niel et Macron, si l’on oubliait de préciser une autre information que la bienséance et les conventions bourgeoises amènent le plus souvent à esquiver : à savoir que le maverick, le rebelle, l’homme du peuple Xavier Niel, vit en concubinage avec Delphine Arnault, fille et héritière de Bernard Arnault.

Là, le lecteur innocent nous interrogera : en quoi cela serait-il si important ? Après tout, ne nous a-t-on pas appris à ne pas nous mêler de la vie intime des gens, qu’ils soient faibles ou puissants ? Ne nous le rabâche-t-on point, sur un air indigné, dès que l’on se permet de porter parole à ce sujet ? N’est-ce point-là le mantra de ces mêmes journalistes politiques dont on interrogeait l’utilité, aussi emplis de pudeurs et de silences, de bienséances et d’aveuglements divers, qu’ils se montrent excités au quotidien dans leurs rédactions à l’idée de partager et de colporter tous les ragots, s’inhibant pourtant dès qu’il s’agit de les écrire, de les publier, acceptant tous les compromis que leurs imposent leurs sources, jusqu’à devenir non plus seulement l’armée de réserve des puissants (ce qu’ils sont factuellement), mais leurs scribes attitrés ?

Rions et méprisons-les, ceux-là mêmes qui savent parfaitement qu’y compris en monarchie absolue, sous Louis XIV, l’on imposait d’avoir accès au roi nu – et qu’il n’y a dès lors nulle raison à ce qu’ils gardent pour eux ces informations. Rions et méprisons ceux qui font mine de ne pas comprendre l’importance de ces mécanismes d’exposition, la différence qui existe entre un quidam, un « rien » dirait M. Macron, et d’êtres disposant des moyens de l’État, voir largement supérieurs à l’État, et dès lors étant en capacité d’influencer lourdement notre quotidien.

Rions de ceux-là, de ces directeurs de la rédaction que l’on vit par douzaine dîner à la table du Ritz pour assister à l’inauguration d’une boutique Louis Vuitton, à quelques pas de Bernard et de Delphine Arnault, Xavier Niel et quelques autres, invités par ces derniers à déguster des plats servis en livrée en échange de menus articles que leurs sbires produiraient. Et continuons pour comprendre, au-delà de la veulerie et de l’excitation ressentie à l’idée d’en être, de rester proche de ces sources de pouvoir qui apportent tant, ce qui explique ces inféodations.

Continuons, car ce n’est pas le seul fait qui, su, n’a pas seulement été masqué, mais que l’on s’est appliqué à ne pas relier à d’autres faits afin de permettre aux tiers, aux citoyens, de comprendre ce qui, dans l’arène politique, se jouait. Rappelons à ce stade que M. Arnault, qui est par ailleurs un grand propriétaire de médias – sans raisons prétendrait-il là aussi – est aussi le premier annonceur de France. Qu’il détient par cela un droit de vie et de mort sur n’importe quel média. Qu’il n’a pas hésité à faire retirer des publicités des quotidiens qui lui déplaisaient – les menaçant ainsi de faire faillite, afin de leur faire comprendre ce qu’ils auraient à payer si jamais ils décidaient de s’y attaquer. Qu’il est par ailleurs ce même Bernard Arnault qui, détenteur d’une fortune permettant de faire vivre plusieurs nations, a voulu s’exiler fiscalement pour favoriser l’héritage de ses brillants enfants – et s’indigna qu’on le lui reprocha. Qu’il est enfin celui-là même qui a recruté l’ancien directeur des services secrets de notre pays, celui-là même qui n’hésita pas à affirmer il y a quelques temps qu’il regrettait de ne pas avoir, au long de sa vie, gagné plus d’argent.

Ce même Bernard Arnault qui fait et défait les princes et dont, étrangement, vous ne savez rien des compromissions et corruptions, liens d’influence et relais invisibles, affidés et hommes de main dont il use et dispose depuis des décennies .

Ce même Bernard Arnault qui utilise à cette fin une certaine Mimi Marchand.

=> Épisode précédent

Télécharger l’intégralité de l’ouvrage (pdf)

Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation, mais qui n'attend pas "le monde d'après" pour commencer à vivre.