La Voie lumineuse mais incertaine d’Edgar Morin

La Voie, Edgar MorinSoyons clair : s’il y a un ouvrage que tous nos aspirants candidats à la prochaine présidentielle devaient apprendre par cœur, c’est bien le dernier opus d’Edgar Morin, la Voie (« pour l’avenir de l’humanité » – éditions Fayard, 19 €).

Déjà, ça leur ferait gagner un temps dingue pour ficeler ces programmes qu’ils semblent avoir un mal de chien à boucler.

Hessel la mèche et Morin la bombe

La première chose qui vous vient à l’esprit après avoir dévoré ce succulent entremet, c’est que rien, strictement rien n’y manque. Morin a disséqué TOUS les problèmes qui se posent à nos sociétés. Et pour chacun, y est allé de son catalogue de solutions détaillées.

L’objectif : échapper à la catastrophe promise par les trois malédictions qui frappent aujourd’hui notre planète :

  • la dictature de la globalisation financière ;
  • la crise de l’économie mondialisée détournée de ses fins sociales ;
  • le péril écologique.

Ce n’est plus une réflexion, ce n’est plus un essai, c’est un véritable livre de recettes gouleyantes, avec entrées, premiers plats, trou normand, seconds plats, salades, fromages, desserts et digestifs.

Si j’osais vous la jouer subversif, je dirais qu’Hessel et son Indignez-vous !  c’est la mèche, et que la Voie de Morin c’est la bombe. Boum !

De quelques cailloux dans les godasses de marche

Passée cette explosion euphorique (de temps en temps, ça fait tout de même du bien par où ça passe, pourquoi s’en priver ? ), il faut se rendre à quelques réalités plus prosaïques.

On peut classer en trois axes l’éventail des solutions proposées par Edgar Morin :

  • les associatives qui tiennent à une relocalisation des activités humaines
  • les nationales qui sont du ressort des États
  • les internationales qui dépendent de l’entente entre les nations.

Le premier stade ne poserait encore pas trop problème. Il repose sur une prise de conscience citoyenne d’ailleurs bien entamée (les AMAP, la culture bio, RESF…) Chemins de traverse fleuris et accueillants, indispensables mais encore un brin en marge des grandes voies de circulation.

Le second, celui des États, est déjà beaucoup plus problématique et tient à l’équipe politique aux manettes. Considérer l’éventail institutionnel disponible, de l’UMP sarkozienne à son équipe B socialiste, provoque quelques brutales bouffées de sueur. Mais bon, admettons que cet axe-là reste aussi dans le domaine de l’empruntable par la bande. Après tout, les Boliviens et les Vénézuéliens l’ont bien fait.

Le troisième, lui, relève carrément du rêve fumeux et du vœu pieux. On remarquera d’ailleurs que quiconque veut faire échouer un projet, en appelle aujourd’hui à une entente internationale préalable. Rien de tel pour tout paralyser.

Qui pour allumer la mèche et faire sauter la bombe ?

Mais alors qui pour fédérer une entente (miraculeuse) entre les nations ?

  • l’Union européenne ? Les lobbies économiques et financiers dont elle est addict auraient tôt fait de la ramener à leurs raisons intéressées ;
  • l’ONU, ce machin hoquetant que plus personne ne respecte ?
  • les G 20 ? (Non là, c’était pour rire.)

Le problème qu’ont à résoudre aujourd’hui nos intellectuels (Morin en tête qui traduit sa gêne en abusant dans son livre du conditionnel : « il faudrait, on devrait, on pourrait… ») n’est plus tellement dans les solutions à adopter, mais de trouver les moyens et les acteurs pour les appliquer.

Beaucoup, de Morin à Hessel, de Jorion à Todd, s’accrochent encore à l’idée qu’ils pourront convaincre les élites décaties du bien-fondé de leurs propositions. Nous voyons bien qu’ils se heurtent au mur de la bêtise crasse et du cynisme égaré de leurs interlocuteurs.

D’autres seront tentés par des solutions à la tunisienne et à l’égyptienne : allez hop zou, dégagez, les tocards ! On mesure aisément les périls et les graves incertitudes qui dérivent d’une telle démarche.

Reste une troisième stratégie : attendre, volontairement ou involontairement, comme souvent dans l’Histoire du fait de notre pusillanimité d’humain, le pourrissement de notre monde finissant. Combien de drames, de tragédies, de victimes à la clé avant que nous ne rebâtissions sur nos ruines ?

On le voit, la Voie proposée par Edgar Morin est bien étroite, pleine de chausse-trappe et d’ornières. Que nous devrons tôt ou tard, de gré ou de force, nous contraindre à franchir. Avec des gens de la trempe de ce monsieur,  le problème n’est plus tant de savoir QUOI faire, mais COMMENT.

N’empêche, sans blague, en attendant l’heure du vrai repas, allez vous pourlécher les babines en lisant ce bouquin de recettes. Un peu frustrant, bien sûr, mais à défaut ça donne du cœur au ventre.

Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation, mais qui n'attend pas "le monde d'après" pour commencer à vivre.