Face à Cantona, l’opposition politique et intellectuelle désarçonnée

Avant même le 7 décembre fatidique, l’appel du footballeur Cantona aura au moins réussi une chose : forcer « l’élite », intellectuelle comme politique, à se positionner et à dévoiler son degré d’engagement.

Passons rapidement sur les réactions des tenants du pouvoir. Sous des dehors ironiques gênés aux entournures, les ministres Lagarde et Baroin, relayés par quelques sommités bancaires (Baudoin Prot de BNP-Paribas), ont surtout étalé une fébrilité et un manque d’assurance certains.

Rien de très surprenant de la part de ceux-là. Qui les aurait attendus dans un autre registre que celui de chiens-de-garde de leur propre système ?

Une opposition politique tout frein serré

Plus étonnantes, les réactions d’éminents acteurs politiques qu’on aurait pu croire plus proches de notre révolutionnaire improvisé.

Olivier Besancenot (NPA) fut le premier à dégainer. Oh, bien sûr, il trouve l’idée du footballeur « séduisante », mais prétend aussitôt vouloir « aller plus loin » (où ? ) parce que « s’attaquer aux banques n’est qu’une partie du problème ». On voudrait noyer les poissons qu’on ne s’y prendrait pas mieux !

Nathalie Arthaud (Lutte Ouvrière) suggère, elle, d’exproprier les banquiers (comment ? ) mais avoue sans ambages : « Le problème c’est que les banques, on en a besoin, elles sont utiles. » Sans doute le passé de sa prédécesseur, Arlette Laguiller, nourrie aux mamelles du Crédit Lyonnais.

« Je ne sais pas si on gagnerait quelque chose à une faillite générale et instantanée du système », s’interroge de son côté Jean-Luc Mélenchon qui préfère s’en remettre aux élections et aux programmes à venir. En bref, « qu’ils s’en aillent tous », d’accord… mais pas les clients, de leurs banques !

Des intellectuels bousculés dans leur splendide isolement

Nos nouveaux intellectuels se montrent tout aussi tièdes que nos politiques et tentent d’illuminer la scène de leurs avis éclairés. Tous de décrier d’une même voix la pertinence du plan Cantona.

  • Sur son site, Frédéric Lordon suggère plutôt une dénonciation de la dette publique par les gouvernants.
  • Sur France 3, face à une économiste sécuritaire en diable (« les aigrefins vont attendre les épargnants à la sortie des guichets ! »), Paul Jorion préfère promouvoir l’interdiction des paris sur les fluctuations de prix (en clair l’arrêt de la spéculation).
  • Bernard Maris (Charlie-Hebdo, France Inter) ne propose rien du tout, mais fait part d’une perplexité assez désarmante : « Qu’est-ce qu’on fait pour les transactions, on va tout payer en cash ? »

Il n’y a guère que Paul Jorion et Cécile Duflot (Europe Écologie-les Verts) pour noter que l’appel de Cantona ne vise peut-être pas à l’effondrement du système bancaire, mais reflète avant tout la colère grandissante d’une population excédée par les excès impunis des financiers.

Un fossé entre l’élite nouvelle et le peuple en colère

Les mesures proposées par nos intellectuels présentent cependant un défaut majeur : elles ne peuvent être mises en œuvre que par des gouvernants en place.

Or, depuis trois ans que la Grande Crise a éclaté, AUCUN des « grands » pays du G20 n’a toujours strictement rien fait pour réguler et contrôler la finance en furie.

Quelle autre solution que le plan Cantona pour que le « peuple » exprime sa colère et ses frustrations auprès des places bancaires ? Aucune. Pas sûr que l’aigre tournure prise par les évènements permettent d’attendre les élections de 2012 et les programmes des uns ou des autres.

Si nos fringants politiques et intellectuels veulent éviter que ne se creuse un fossé entre eux et le peuple qu’ils prétendent représenter ou éclairer, il ne pourront pas se contenter de distiller, certes avec talent mais stérilement, leurs bonnes paroles dans les médias.

Il leur faudra également et sans tarder prendre en compte l’irritation populaire grandissante. Faute de quoi celle-ci risque fort de finir par s’exprimer sans eux.

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