À vos calculettes : résultats du 2nd tour des Régionales et conséquences

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Une analyse au cordeau de Jacques Sapir sur les résultats du 2nd tour des Régionales. Où l’on découvre que :

  1. le « vaincu » FN est celui qui a le plus progressé en voix par rapport au tour précédent ;
  2. la hausse de la participation a surtout profité… aux votes blancs et nuls,


Au fur et à mesure que les résultats définitifs du 2ème tour des élections régionales sont donnés par le ministère de l’intérieur, on peut mieux apprécier les mouvements qui se sont déroulés à l’occasion de ces élections. Il convient alors d’analyser avec précisions ces données pour en tirer certaines conséquences.

1. Il y a eu un accroissement du nombre des votants importants entre le 1er et le 2ème tour des élections régionales, mais une partie de ces « nouveaux » électeurs (ou d’anciens aussi) ont préféré voter blanc ou nul.

Ceci peut s’analyser comme une réaction de rejet au « front » réalisé entre le P »S » et les listes de droite et du centre dans trois régions (Nord-Pas de Calais-Picardie, Provence-Alpes-Côte d’Azur et Alsace-Lorraine-Champagne-Ardennes).

Table 1

Progression du vote entre les deux tours (données de Métropole)

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L’accroissement du nombre de votants est de 13,8%. Mais, l’accroissement du nombre des bulletins blancs est de 32,5% et celui des bulletins nuls de 49,4%. Très clairement une fraction de l’électorat a exprimé son mécontentement devants les combines d’état-major qui lui ont été imposées.

2. La progression du vote pour le Front National a été plus importante que la moyenne entre le 1er et le 2ème tour.

Le Front National atteint un niveau record de votes en sa faveur, et ceci alors que l’abstention est restée élevée. L’idée que les électeurs du Front National seraient plus motivés que la moyenne est donc fausse. Les abstentionnistes ne représentent pas un « réserve de voix » contre le Front National, bien au contraire. Cependant, cette progression moyenne masque des différences importantes entre les situations régionales.

Le Front National a gagné 811 523 voix en Métropole, soit un pourcentage de 13,5%. Au sein de l’accroissement des votes exprimés entre les 2 tours (2 764 349 électeurs), la part des votes pour le Front National atteint 29,4% soit au-dessus de sa part pour le 1er tour qui était de 28%.

Table 2

Répartition régionale des votes pour le Front National entre le 1er et le 2ème tour

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On constate ainsi que, dans 4 régions, le gain s’établit à plus de 23%, soit à plus de 72% au dessus de la moyenne nationale. Une de ces quatre régions correspond à l’une des percées les plus importantes du vote pour le Front National, la région Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées. Dans deux régions, situées également à l’ouest de la ligne Le Havre-Marseille que l’on peut considérer comme marquant la coupure entre la France industrielle traditionnelle et la France rurale et de nouvelles industries, la Normandie et Centre-Val de Loire, la progression, tout en étant moins forte, est substantiellement supérieure à la moyenne nationale. Dans deux régions, le vote pour le Front National progresse peu, la grande Aquitaine et la région Auvergne-Rhône-Alpes. Dans cette dernière, il est évident que la campagne menée par Laurent Wauquiez a préemptée une partie des thèmes du Front National et a pu « mordre » sur une partie du « nouvel » électorat. Enfin, dans deux régions, le vote décroit entre le 1er et le 2ème tour, la Corse et l’Île de France. Dans ces deux régions, on peut penser à un réflexe de « vote utile », en Île de France pour faire battre Claude Bartolone, et en Corse face aux autonomistes.

3. Le vote pour le Front National apparaît désormais comme un vote d’enracinement et non un vote de protestation.

On compte 92% des électeurs qui avaient voté pour Marine le Pen aux Présidentielles de 2012 dans les électeurs qui ont porté leurs voix sur le Front National à ces dernières élections. C’est un résultat très largement supérieurs de celui des autres partis, et il montre l’adhésion et non la simple protestation dans le vote.

4. Les résultats du 2ème tour montrent cependant que le succès en voix du Front National ne lui a pas permis de gagner des régions, en raison du phénomène de rejet qu’il provoque.

Si le Front National provoque donc aujourd’hui un vote d’adhésion, il provoque aussi un vote de rejet. Ceci témoigne de ce que sa ligne politique n’a pas encore réussi à le faire considérer comme un parti acceptable dans un partie de l’opinion, soit non pas un parti avec lequel on est en accord mais un parti face auquel on considère que son arrivée au pouvoir n’est pas une catastrophe. C’est le problème de l’ambiguïté de son discours, entre un discours « Patriote-Républicain », qui lui serait parfaitement acceptable, et un discours qui l’est beaucoup moins, en particulier sur des thèmes sensibles dans l’opinion française comme le droit à l’avortement, la question du rapport à la religion (et donc de la laïcité) et l’unité des citoyens français (thème central du discours « républicain »).

5. De ce point de vue, le Front National, qui a réussi à remettre des questions éminemment politiques au cœur du débat, doit aujourd’hui trancher entre la poursuite de ce cours ou un repli vers des thèmes « sociétaux ».

Ces thèmes, comme la question de l’avortement, du « mariage pour tous », mais aussi le rapport à la religion (catholique), et la question de savoir si on considère les français dans leur unité ou par supposées communautés, sont venus polluer (ou re-polluer) un discours politique construit. Le Front National a contribué à re-politiser la scène politique française en portant des thèmes éminemment politiques comme la question du protectionnisme, de la sécurité et de l’indépendance, de la construction européenne et de l’Union européenne, et enfin de l’Euro. Il l’a fait moins par ce qu’il est que ceux qu’ils représente, moins par ce qu’il dit que les thèmes avec lesquels il est identifié. Mais, il participe aussi de la dépolitisation profonde de la scène politique en cela qu’il tient, ou que certains de ses dirigeants tiennent, un discours qui peut être communautarisant, et qui est en tout cas certainement un discours de division dans les classes populaires. En un sens, il est confronté au même dilemme que les autres partis, entre faire de la politique, et traiter des thèmes qui décideront de l’avenir des français et de tous ceux qui habitent en France, ou bien gérer « sociétalement » une situation qu’il ne peut changer en s’appuyant sur un discours de « valeurs » et non de principes. De ce point de vue, la tendance dite « identitaire » au sein du Front National est l’exact équivalent, mais bien entendu avec une inversion des dites « valeurs » de l’idéologie de Terra Nova pour le P »S ». Mais, inverser une erreur n’en fait nullement une vérité pour autant. Les prochains mois seront donc probablement décisifs pour savoir s’il bascule complètement vers des thèmes politiques ou s’il accentue son repli sur des thèmes sociétaux.

=> Source : RussEurope

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