Gilets jaunes : « Tu resteras bien manger la soupe avec nous ? »

Gilets jaunes : « Tu resteras bien manger la soupe avec nous ? »

« Cette chose infiniment simple et humble et sans valeur marchande et commerciale, mais qui, à elle seule, nous faire vivre, la soupe. »

« Manger la soupe » demeure, dans le langage populaire, la manière la plus simple, et la plus juste, de décrire le repas quotidien. Même lorsque ce repas, comme certains soirs d’été au retour des grands travaux des champs, est un véritable banquet où se suivent les viandes, les poissons, et les bouteilles fines. Tout ce que l’on en retient, tout ce dont on fait état pour inviter quelqu’un à l’honneur de partager sa table, la joie de la moisson faite, la fierté de la récolte rentrée, tout ce qu’on lance au voisin qui a aidé, à l’étranger ou à l’ami que l’on veut retenir, c’est : « Vous resterez bien manger la soupe avec nous ? »

Attention ! Nous sommes loin de l’offre désinvolte que l’on se fait trop souvent en ville : « Il faut absolument que vous veniez dîner à la maison, un de ces jours. » Ou entre hommes d’affaires : « Déjeunons quand vous voudrez. » Boutades hypocrites auxquelles il ne sera peut-être pas donné suite…

Ici, l’on use pas de réserves mentales. « Restez manger la soupe » veut dire : « Vous êtes des nôtres. Restez pour partager avec nous, ce soir, non seulement la joie exceptionnelle de la fête, les vins et les rôtis, les charcutailles maison et les tartes rustiques, mais surtout ce qui fait d’ordinaire notre ordinaire, cette chose infiniment simple et humble et sans valeur marchande et commerciale, mais qui, à elle seule, nous faire vivre : la soupe.

Ainsi commence un livre de cuisine trouvé au hasard d’un vide-grenier. Lo topin de la Marieta (la marmite de la Mariette) de Françoise et Luc de Goustine, n’est pas un banal recueil de recettes et multiplie de telles remarques judicieuses. Cette vieille lecture m’est de suite revenue en mémoire quand Pierrick, mon camarade de blogue, a publié cette photo.

La fraternité d’une table partagée

Les Gilets jaunes de Coutances montrent la fraternité d’une table partagée à l’occasion de Noël. Les Gilets jaunes de Coutances font de la politique. Une politique pure comme une eau de source. Polis, la cité, les affaires collectives. Res publica, la chose publique.

Médias, comme politiciens, comme petits marquis de gôgôche, ne cessent de nous opposer. Jeunes contre vieux, blancs contre basanés, « Gaulois » contre étrangers, de vague culture chrétienne contre tout aussi vaguement musulmane, hétéros contre homos, femmes contre hommes, « lève-tôt » contre chômeurs. Tu trouveras bien trois cents douzaines d’oppositions en magasin.

Les Gilets jaunes de Coutances nous rappellent que les plus fortes divergences de vue restent courtoises quand tu manges avec tes contradicteurs. Peut-être même découvrirez-vous à force de tablées communes une proximité insoupçonnée.

Un étatiste finira par accepter l’initiative créatrice d’un autogestionnaire et cessera de lui balancer dans la gueule que « c’est du privé » qu’il faut détruire au nom de la défense des services publics. Un républicain obsédé par les « Lumières » entendra qu’un libertaire n’est pas un affreux obscurantiste même s’il ricane de loupiotes s’accommodant si bien de telle variante du despotisme éclairé.

Revenir aux sources. Manger ensemble. Pas de banquet empesé servi par un traiteur hors de prix. Pas de musique d’ambiance. Non ! Le menuisier et la caissière, le facteur et la chômeuse, l’institutrice et l’intérimaire se parlent en partageant la soupe,

« cette chose infiniment simple et humble et sans valeur marchande et commerciale, mais qui, à elle seule, nous faire vivre ».


Dick Annegarn chante un dimanche à “Coutances” tout tristounet que les Coutançais nous ont fait oublier avec leurs gilets de soleil.

Un citoyen ordinaire à la rencontre des personnes cabossées par la vie.