Gilets jaunes, les raisons de la colère : 3/ « Ils vivent dans des logiques de survie »

Gilets jaunes, les raisons de la colère : 3/ « Ils vivent dans des logiques de survie »

« Il est terrible le petit bruit de l’œuf dur sur le comptoir d’étain. Il est terrible ce bruit quand il remue dans la mémoire de l’homme qui a faim » (Jacques Prévert).

« Sur 50 000 consultations on a 98 % de personnes qui vivent sous le seuil de pauvreté. Dans nos cohortes de patients c’est près de 12 % de mineurs qui viennent nous voir alors que théoriquement ils devraient avoir un accès inconditionnel aux soins dans le dispositif de droit commun. […]

Une grande majorité de personnes que l’on voit aux centres de santé sont en insécurité alimentaire. C’est à dire qu’ils ne savent pas forcément ce qu’ils vont manger le jour même, qu’ils n’ont pas forcément une alimentation équilibrée et ça frappe aussi les enfants. Un tiers des personnes n’ont pas de logement stable. On est face à une précarité qui est extrême. […]

Il y a très peu d’abus. La grande majorité des gens que nous, nous voyons au quotidien, et Médecins du monde c’est plus de 50 000 consultations donc c’est assez significatif. Les personnes, qu’elles soient françaises ou non, vivent dans des logiques de survie, essaient de trouver un job, essaient de scolariser leurs gamins, essaient de les faire bouffer normalement et elles ont autre chose à penser que de truander la Sécurité sociale à longueur de journée.

De fait lorsqu’on voit qu’on a 40 % de retard de recours aux soins dans nos populations ultra-précaires et que d’autres enquêtes qui montrent que c’est 30 % de Français précaires qui retardent leur soins pour des soins dentaires, pour des soins ophtalmos mais de plus en plus pour des soins courants. Continuer à dire que les précaires sont des parasites qui abusent, c’est tout simplement insupportable.

Je le redis, la situation est grave, et on n’a pas l’impression que les autorités aient pris la mesure de ce qui se passe concrètement sur le terrain. On a pour l’instant des mesurettes plus que des véritables politiques objectives de lutte contre l’inégalité. »

Celui qui cause, c’est le docteur Jean-François Corty, directeur des missions France de Médecins du Monde. Tu liras et écouteras in extenso le toubib sur le site Actuchomage qui a publié cet entretien le 26 février 2015. Ça dure 6 minutes 48.


Florian est saisonnier. Après les cerises et les pêches, les melons et les abricots, il cueille les pommes et les poires, gaule les noix et fait les vendanges. L’hiver ? Y’a le poireau, le chou, la greffe de vigne et la taille des arbres fruitiers. Toute l’année sous la tente entre deux rangées d’arbres. Toujours en tandem avec le même copain de galère. « C’est quand même mieux que d’être toujours tout seul. » Ils approchent tous les deux de la trentaine et sont déjà bien abimés.

Florian somnole beaucoup sous la tente plantée dans un coin discret au bord de la rivière. C’est Philippe, son pote de galère que je rencontre le plus souvent. C’est Philippe qui fait les courses, qui va à la pharmacie, qui regarde les horaires de bus, qui le réveille pour aller à l’hôpital.

Florian est d’une maigreur affolante. Après plusieurs rencontres et pas mal de bavardages il finit par me dire qu’il est soigné depuis peu pour une méchante tuberculose antibio-résistante. C’est à cause de ça qu’ils restent tous les deux dans la ville. Il est rivé à l’hôpital où il doit se rendre régulièrement. C’est pas la toux qui le gênait, non, malgré les longues quintes qui le déchirent, c’est qu’il est devenu trop faible pour marcher longtemps, trop faible pour se tenir debout plus de quelques minutes, trop faible pour porter un cageot de pommes.

Il fait trois ou cinq au dessus de zéro durant la nuit et il dort sous la tente. Avec la tuberculose.


Graeme Allwright, qui vient de fêter ses 92 ans, chante “Le trimardeur”, adaptation de “Hard Traveling” de Woody Guthrie.

Un citoyen ordinaire à la rencontre des personnes cabossées par la vie.