LA GRANDE CRISE À L’ÉPREUVE D’UN NUAGE DE CENDRES

Ho ho ho, le bazar qu’il nous sème ce farceur de volcan islandais ! Les autorités, un instant décontenancées par le saugrenu de la situation, commencent à sérieusement s’inquiéter des conséquences économiques et financières de cette impayable histoire. Pensez, chaque jour, quelques 17000 vols supprimés, des centaines de milliers de voyageurs cloués sur les tarmacs…

Une question tordue me taraude : qu’est-ce qu’ils fichaient, tous ces gens, dans ces aéroports ? À quelles urgences impératives sacrifiaient-ils ? Quels besoins vitaux à satisfaire ? Question subsidiaire plus incongrue encore : quel impact réel, cette paralysie aérienne, sur la vie quotidienne du commun des mortels ? Quel pourcentage de la population mondiale à en pâtir vraiment ? __Du pain-béni pour les analystes de tout poil__ Notre irrespectueux volcan va au moins permettre aux analystes de tout poil de s’en donner à cœur joie en travaillant le temps que ça dure, « sur le motif ». Et peut-être, qui sait, d’en tirer des conclusions pas piquées des hannetons ! Imaginez qu’on découvre que cette paralysie des airs ne touchent finalement qu’une infime minorité des populations de la planète. Qu’elle les prive d’activités sans doute chères à leurs yeux, mais plutôt superflues pour les autres et aisément substituables (plus de voyages aux Seychelles ? visitez l’Auvergne !). Demandez donc aussi aux millions de riverains des aérogares ce qu’ils en pensent, eux, de ces nuits impromptues sans boules Quiès et de ces quelques journées providentielles sans vaisselle qui tintinnabule à chaque décollage. Imaginez que l’annulation de tous ces rendez-vous d’affaires importants, avec tous ces gens importants, sur tous ces sujets d’importance, ne révèle en définitive que la grande vacuité d’une agitation névrotique, stérile et gabegique. Oh bien sûr, vous allez entendre leurs cris d’orfraies : tous ces milliards partis en fumée des caisses des grandes compagnies (mais qui de toute façon étaient réservés à une poignée de privilégiés, les mêmes qui pour partie râlent contre ce coup du sort) ! La reprise sabotée ! La croissance pétrifiée sous les laves barbares de ce con de volcan ! Et puis l’argument qui tue : et les conséquences sociales ? et les emplois ? vous en faites quoi, des emplois et des conséquences sociales ? __Les dessous pas vraiment ragoûtants de la Grande Crise__ Emplois pour quoi faire ? Reprise pour qui ? Et surtout « croissance » à quel coût environnemental ? On attend avec impatience les mesures comparatives des spécialistes sur la qualité de l’atmosphère, avant et après la grippe carabinée de nos gros aéronefs empêtrés. On ne le répètera jamais assez : la raison d’être de l’activité économique n’est pas le plein-emploi, ni la croissance aveugle. Mais la production de biens et de services pour satisfaire les besoins élémentaires des populations. Or ce que pourrait bien révéler sans le vouloir notre brave Kukull (permettez que je l’appelle ainsi, parce que « Eyjafjallajökull »…), c’est que ce qu’il met à mal ne tient ni aux besoins vitaux, ni au simple confort de l’humanité. Mais à un excès de luxe destructeur, à la goinfrerie un brin excessive d’une petite coterie de privilégiés. Par delà le barouf médiatique, quel impact véritable, cette « catastrophe », sur la vie du smicard, le chômeur en fin de droits, le boulanger dans son fournil, le Berbère de l’Atlas, le moujik des steppes… ? Ce qui est surtout mis à nu par cette tragicomédie assez désopilante, c’est bien un peu plus la faillite d’un système qui substitue le jeu et le pari de quelques cupides à l’intérêt général. Ce qui est dévoilé par notre facétieux volcan, ce sont les dessous pas vraiment ragoûtants de la Grande Crise, cette boursouflure d’arrogance civilisationnelle. Notre animal et ses comparses façon Xynthia pourraient bien nous contraindre à envisager ce qu’aucun de nos responsables politiques, économiques ou financiers n’est foutu de décider : une remise en cause draconienne d’un système manifestement à bout de souffle et mortifère. Allez, un toast pour Kukull et son salutaire coup de pied au cul !

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Un voyageur à domicile en quête d'une nouvelle civilisation.