Gilets jaunes, les raisons de la colère : 1/ un froid d’encre dans l’appartement

Gilets jaunes, les raisons de la colère : 1/ un froid d’encre dans l’appartement

Une petite série pour expliquer pourquoi les Gilets jaunes se fâchent et pourquoi leurs demandes sont très diverses.

À leur propos Bruno Frappat écrit dans un éditorial de La Croix que c’est « une colère […] largement incompréhensible […] sans rationalité ». Voilà un jugement que l’on retrouve souvent chez les éditorialistes comme chez les politiques. Plutôt que d’utiliser des mots que maman m’a interdit d’employer, plutôt que de manier des idées abstraites, je préfère répondre en narrant des tranches de vie. Elles ont l’avantage de montrer la diversité des raisons de la colère.

On est aux alentours de 2010. C’est l’hiver et on traverse une période bien froide.

« On n’a plus un centime en poche et plus rien à manger. On n’a rien mangé aujourd’hui et pas grand chose hier. Je ne sais pas comment faire jusqu’à la fin du mois. »

Delphine, la jeune femme qui me parle, je la connais bien depuis longtemps. Son compagnon est un taiseux qu’on entend rarement. Ils ont la trentaine tous les deux et je ne vais tout te raconter mais la vie ne les a pas gâtés.

Je vais voir Ghislaine, la responsable d’antenne du Secours catholique, parce qu’on se connaît très bien. Et je lui raconte en vitesse. Je lui précise que c’est même pas la peine de me demander qu’ils viennent au Secours catho : ils ne viendront pas. Ils ne rempliront pas un dossier. Plutôt mourir de faim que mourir de honte.

Ghislaine, qui me fait confiance, m’écrit un billet hors procédure pour l’épicerie du Secours catholique. Je remplis deux cabas que je porte au couple. Ils vont pouvoir manger pendant les huit ou neuf jours qui restent avant la fin du mois.

Hugo, dont on n’entend d’ordinaire jamais la voix, me lâche un « Putain, toi, t’es un frère ! » à la vue du contenu des cabas. Delphine m’accueille, elle, avec une couverture sur les épaules et m’en propose une. Leur appartement est une glacière au dessus d’un porche. Appartement ancien pas du tout isolé bien sûr. Il y fait un froid d’encre que les radiateurs électriques tempéraient à peine.

Mais il faut en parler au passé, maintenant, les radiateurs électriques ne fonctionnent plus. Au début mes loulous ont chauffé, pas exagérément non, juste pour être à peu près à l’aise. Le rappel de facture d’électricité en fin d’année a eu des dimensions apocalyptiques pour leurs trop maigres revenus. Ils n’ont même pas attendu une coupure éventuelle pour éteindre définitivement les radiateurs et consacrent une belle partie de leurs revenus à éponger la douloureuse pour laquelle Delphine a demandé un étalement.

Ils ont fait une demande de logement social. Elle suit son cours. À train de sénateur. Ils ont froid en attendant…

Voilà, monsieur, un dix millionième rationnel de cette colère que vous ne comprenez pas.


Graeme Allwright chante « La mer est immense » accompagné à la harpe celtique par le jeune Alain Cochevelou qui deviendra plus tard célèbre sous le nom de Alan Stivell.

Un citoyen ordinaire à la rencontre des personnes cabossées par la vie.