BILAN 2009 : LA COMÉDIE DES APPARENCES

((/public/Ensor_intrigue.jpg|James Ensor – Intrigue|L|James Ensor – Intrigue))Donc il apparut que tout devait absolument être présenté sous son côté le plus positif. Le moins négatif. Tout devait impérativement être déclaré « moins mauvais que prévu », « pas aussi pire que redouté », « meilleur qu’escompté »… Juste pour essayer de gagner du temps et reculer l’instant fatidique de la dégringolade générale.

Le premier réflexe serait bien sûr de tenter de prendre nos maquilleurs aux mots, de démonter un à un leurs si spécieux arguments. __Bateaux ivres__ Railler, par exemple, cette phynance et sa danse obscène sur les ruines fumantes. Qui se goinfre, avec un cynisme sans scrupules, de ces milliards d’opérette que les pouvoirs publics lui ont si obligeamment lancés pour éviter son anéantissement. Mais qui ne veulent strictement plus rien dire (les milliards), car désormais coupés de toutes réalités économiques. Toxiques à mort pour drogués overdosés du fric. Mettre à nu encore cette réalité économique qui s’étiole inexorablement, mais s’échine à se donner des airs de « reprise », malgré un lot grandissant de défaillances d’entreprises et des chiffres d’affaires à la ramasse, rien que par la magie absurde d’un robinet à dette publique coulant à flots débridés (ah, cette si ambiguë appellation de prime « à la casse » !) Avez-vous remarqué combien, tout au long de cette année, les Parisot et consorts, cousins tout proches des PME/PMI, ou parents à peine éloignés des caisses publiques exsangues, firent beaucoup moins les farauds que les banquiers glaçants ? Car en fait de croissance, la seule à deux chiffres fut celle, impitoyable, du chômage. __Perte de contrôle__ Et puis soudain, vous n’avez plus envie de continuer cette bataille de chiffoniers sur les chiffres et les tendances, les fluctuations. Vous sentez que sous cette navrante comédie des apparences, quelque chose de plus grave se dessine. La perte de contrôle, par les puissants et leur cour, des évènements qu’ils sont censés diriger. De leur propre destinée. Sous les masques, une impuissance pandémique liée à une sidération devant la décomposition de leur empire en carafe. Des politiques aux abois aux syndicalistes dépassés, des élites désemparés aux médias du microcosme désarçonnés. Sans parler, pour rester dans notre carré hexagonal, du « chef » soi-même, plus vizir Iznogoud que jamais, s’exténuant en pure perte à rivaliser sur la scène internationale avec le nouveau calife Obama, radotant de vieux discours miteux, infoutu de se rendre à la moindre manifestation publique sans muraille policière. On s’épargnera la liste exhaustive de leurs échecs en rafales (en 2009, nos paillasses ratèrent à peu près tout ce qu’ils entreprirent). Citons seulement le fiasco de la campagne anti-grippe H1N1 ; la dilution lamentable du débat sur l’identité nationale ; et même le boomerang d’une qualification minable de leur équipe de foot au prochain Mondial. Leur seule réussite aura été de démantibuler un peu plus ce qui reste de nos pauvres services publics, éducation, santé, transport… Et de contaminer notre pauvre justice, mouillée dans l’affaire de Tarnac, se bouchant le nez devant les charters de sans-papiers afghans ou autres. Pas mieux au niveau international, avec ces G20 fébrilissimes, toujours emprunts d’une solennité dégoulinante, pour finalement se dissoudre en eau de boudin, oubliés sitôt terminés, sans jamais le moindre résultat probant. Sauf à mettre un peu plus en lumière le considérable bouleversement géopolitique en cours avec la montée en puissance des pays émergents (Chine, Brésil, Inde…) Triste cerise sur cet indigeste gâteau : la déception Obama, douteux prix Nobel de la paix expédiant des milliers de nouveaux soldats dans la guerre déjà perdue d’Afghanistan, pieds et mains liés aux faucons de Wall Street qui l’ont porté au pouvoir, bafoué un peu trop résigné par son indéfectible « ami israélien ». __Deux menaces sur la planète__ On pourrait rire de ces monumentaux pétages de plomb, de ce naufrage moral et mental, si deux graves menaces ne se profilaient pas à un horizon de moins en moins lointain. Menace sur nos conditions de vie avec ce dérèglement climatique et les ravages de la pollution. Dont on sent bien qu’ils appellent des mesures incompatibles avec les exigences du système néolibéral et de ses « marchés ». Raison pour laquelle, quelle que soit la pression populaire et celle des pays émergents, aucun sommet de Copenhague, aucun « accord » de convenances arraché par les circonstances, ne pourra déboucher sur des résultats réellement probants. Ils ne sont plus maîtres du jeu, savants fous emportés par leur créature. Plus inquiétant, à l’image de ces rats qui, enfermés par le professeur Henri Laborit dans une cage close, ne trouvaient d’autre solution, pour évacuer leur stress et leurs angoisses, que de se battre entre eux, voici que nos puissants, pris au piège sur leur planète étriquée, s’enferrent dans une fuite en avant agressive. Afghanistan, Irak, Iran, Moyen-Orient… autant de poudrières pour de nouvelles tragédies meurtrières. __Quelques lueurs sur un paysage désolé__ Au beau milieu de ce chaos généralisé, de cette faillite de la raison et de la montée des périls, tandis que retentissent de nouveaux craquements sinistres dans leur décor de carnaval (Dubaï, la Grèce…), peut-on entrevoir autour de nous quelques lueurs d’espoir ? D’abord, constat précieux, malgré la crise, malgré la montée des difficultés et de la précarité, on ne meurt toujours pas de faim ou d’inanition dans notre contrées favorisées (ce qui, ne l’oublions pas, n’est hélas pas le lot commun de l’humanité). Si le système de distribution des richesses est en charpies, il reste encore des richesses, richesses naturelles, outil de production en état de relatif fonctionnement, et des mains, des cerveaux, pour les exploiter. Ensuite, nous avons pu constater une nette évolution des mentalités, sans doute un peu contrainte et forcée, sans doute encore un peu embryonnaire, mais bien réelle. Un retour au collectif après des décennies d’individualisme forcené. Un souci écologique évident dans les comportements. Et à la renaissance d’une économie de proximité plus préoccupée de bien-être et de durabilité que de profits imbéciles. Enfin, dans la fourmilière des élites en panique, quelques réactions dignes d’intérêt : montée en puissance de la société civile dans la sphère politique (le rassemblement Europe Écologie) ; mobilisation d’envergure mondiale comme lors du sommet de Copenhague ; nouveaux intellectuels pointant sur le devant de la scène (Paul Jorion, Joseph Stiglitz…) ; ou prise de distance salutaire d’anciens serviteurs du sérail (Nicolas Hulot, Al Gore…). Trop tôt, bien trop tôt pour parler de 2009 comme d’une année de transition d’un monde vers un autre. Mais tout de même, trois petites pistes à tracer dans une jungle par trop malodorante et dangereuse, trois toutes petites lueurs sur le paysage désolé et désolant laissé par les affligeants pillards à costumes gris.

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