DU TITANIC AUX ESQUIFS DE SAUVETAGE

 »« Le syndrome du Titanic » » est le titre du nouveau film de Nicolas Hulot et Jean-Albert Lièvre d’après le titre d’un roman éponyme du premier (Calmann-Lévy et LGF, 2004). Après Al Gore et Yann Arthus-Bertrand, voici donc Nicolas Hulot qui dresse à son tour un tableau apocalyptique de notre avenir, si rien n’est fait pour détourner le navire de sa fin de course suicidaire. Mais Nicolas Hulot franchit un cap dans son approche : l’écologie y devient hautement politique.

Le fait nouveau est que Nicolas Hulot lie désormais la crise écologique à la crise d’un système économico-financier axée sur  »« la croissance exponentielle des flux de matières et des flux énergétiques » », limités en quantité. Et qu’il met ostensiblement l’accent sur la gravité des conséquences engendrées par les déséquilibres sociaux grandissants. __Une condamnation sans appel du capitalisme__ De fait, c’est à une véritable condamnation du capitalisme financier que Nicolas Hulot se livre, sans trop encore oser le reconnaître explicitement. D’aucuns ne manqueront pas d’ironiser sur cette conversion soudaine à un quasi révolutionnarisme de la part d’un ancien proche des Chirac, comme d’autres raillèrent les liens d’Arthus-Bertrand avec Bouygues, et le passé politicien et affairiste d’un Al Gore. Par delà les intentions cachées, réelles ou supposées (le film est financé en partie par EDF), la charge est pourtant bien là. Extrêmement violente et virulente. Ainsi multipliée, elle risque fort de finir par sérieusement ébrécher l’optimisme carabiné de l’équipage et de son carré d’officiers, continuant en dépit du bon sens à sabler le champagne en saluant l’arrivée imminente de la dive reprise et l’insubmersibilité de leur rafiot. Peut-être ce film secouera-t-il aussi, enfin, l’incompréhensible et inconsciente passivité des passagers, obstinément incrédules devant la tragédie qui se déroule sous leurs yeux ? __Des cris d’alarmes nécessaires__ Prenons acte de ces constats impitoyables, de ces cris d’alarmes indispensables et essayons d’en prolonger la réflexion. Si Nicolas Hulot dresse un tableau sans concession de la situation, on peut rester très dubitatifs devant les mesures de sauvetage timorées qu’il avance du bout des dents. Le capitalisme, dit-il prudemment (France Inter, le sept-dix, mardi 6 octobre),  »« a eu ses vertus, tout n’est pas à jeter, sauf qu’il est conditionné à un principe » (la croissance, ndlr)  »qui n’est pas compatible avec les limites que la planète nous impose. » » Nicolas Hulot presse donc de changer rapidement de cap et de réduire la voilure en se fixant d’urgence  »« des limites » ». C’est oublié un peu naïvement que le capitalisme est, lui, incompatible avec l’absence de croissance ; qu’il pourrait même déjà être suffisamment touché à mort pour ne plus être en mesure de modifier son cap ; et surtout, surtout, que son sort ne dépend pas de quelques réparations mécaniques, de quelques colmatages de vilaines brèches dans sa vieille coque (sociale-démocratie, syndicalisme « pépère »), mais bien de la folie irréductible de son équipage en chef. Car ils sont devenus fous. Je parle sérieusement. Au propre et non au figuré. Ils ne s’appartiennent plus. Ils sont dépassés par l’engeance diabolique qu’ils ont enfantée. Il suffit pour s’en convaincre de voir ce qui s’est passé lors du dernier G20 de Pittsburg. Une lamentable mascarade. Et gageons que le prochain sommet de Copenhague sur les problèmes climatiques confirmera hélas ce diagnostic sans appel sur leur impuissance dégénérative. Quoiqu’il en dise, je pense que Nicolas Hulot est parfaitement conscient de ce drame. C’est sans doute ce qui l’oppose à celui qui devrait être le plus proche politiquement de lui, le responsable d’Europe Écologie, Daniel Cohn-Bendit. Or ce dernier reproche au premier un catastrophisme qui  »« met entre parenthèses la démocratie et tout ce qu’elle implique de délibérations, de choix. » » Ce à quoi Nicolas Hulot réplique en citant Edgar Morin :  »« À force de sacrifier l’urgence à l’essentiel, c’est l’essentiel qui devient l’urgence. » » Et d’en rajouter une louche :  »« Nous sommes aussi dans une crise de démocratie, car ceux qui ont le pouvoir découvrent chemin faisant qu’ils en ont été dépossédés. » » __Les chaloupes à la mer !__ Quelle urgence, quel espoir alors pour les infortunés passagers que nous sommes ? Sauter tout de suite dans les chaloupes et s’éloigner au plus vite des remous causés par leur monstre en souffrance. Je sais bien à quel point ces esquifs peuvent paraître dérisoires. Je comprends les critiques qui peuvent être adressées à des portes de sorties encore aussi marginales que peuvent l’être les AMAP, le regroupement en associations, l’invention de nouveaux circuits parallèles… Je pense cependant que les ouvriers de Continental, ballotés d’espoirs de reprise en échecs de négociations ; que les producteurs laitiers méprisés lors de la dernière réunion de Bruxelles, devraient revoir leurs positions en ce sens, assez rapidement. Parions qu’au moment de l’anéantissement du Titanic, la moindre misérable planche de salut aura été prise d’assaut. Faut-il attendre qu’il soit trop tard ? Ne faisons pas la fine bouche devant les cris d’alarme lâchés par Nicolas Hulot et ses congénères, ceux déjà cités, mais aussi [Joseph Stiglitz|http://fr.wikipedia.org/wiki/Commission_Stiglitz], [Ban Ki-moon|http://fr.wikipedia.org/wiki/Ban_ki_moon], [Nicholas Stern|http://fr.wikipedia.org/wiki/Nicolas_Stern]… Quoiqu’on pense personnellement de ceux qui les poussent, de leurs intentions cachées ou non, ils ont leur propre raison d’être, leur utilité. Trop tard pour perdre son temps à mégoter. Toutes les chaloupes sont bonnes à prendre, tant économiques que sociales ou politiques (la récente votation citoyenne sur le statut de la Poste en a été un exemple assez probant). Tant régionales que locales ou même, et c’est essentiel, individuelles. Car c’est aussi à chacun d’entre nous de balayer devant sa porte sans refiler lâchement la serpillère aux autres. C’est à chacun d’entre nous qu’il importe désormais de prendre conscience de la situation et de la responsabilité qui lui incombe quant aux comportements à adopter, aux actions futures à mener, aux frêles esquifs de sauvetage à emprunter. Dérisoire sans doute, très insuffisant certes, mais absolument indispensable à l’essentiel qui doit impérativement suivre, et condition  »sine qua non » si nous voulons réchapper au naufrage collectif.

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