Le programme du Yéti : 4. L’économie d’utilité publique

Certaines activités économiques se situent à la lisière assez floue qui sépare le domaine privé et le domaine d’intérêt public, bien à l’écart des simples soucis de rentabilité financière : * les arts, la culture, la vie intellectuelle * l’information * les échanges non-marchands (gratuits) sur Internet : musique, films, information, logiciels libres…

__De la démarchandisation des artistes__ Si dans un collège, un lycée ou une université, vous prenez les artistes, les auteurs et les penseurs fondamentaux étudiés au motif qu’ils déterminent aujourd’hui notre culture, vous vous rendrez vite compte que la grande majorité d’entre eux n’auraient pu espérer « rentabiliser » leur activité dans un secteur exclusivement marchand et privatisé. Descartes en prime time sur TF1, rigolons ! Mais si le monde des TF1 a toute sa raison d’être, puisqu’ils drainent des millions de spectateurs (que les juges moraux m’épargnent ici leurs jugements de valeurs et leurs anathèmes indignés), celui des nouveaux Descartes, Van Gogh ou Galilée ne peut être mis au rebut des interdits bancaires et traîner misère ou opprobres comme y furent contraints bon nombre de leurs aïeux. Pérennisés pour leurs pensées et leurs œuvres, ou éphémères mais indispensables à la santé mentale de leur public (les intermittents du spectacle, par exemple), ceux-là doivent se voir garantir par des fonds publics, ce que des fonds privés sont bien incapables de leur fournir. Un nouveau statut des arts, de la culture et de la vie intellectuelle doit garantir à ces acteurs essentiels de notre vie publique une base décente de vie quotidienne. « L’exception culturelle » dont nous sommes si fiers, est à ce prix. __Garantir l’indépendance et la pluralité de la presse__ Au sortir de l’enfer mondialisé de la Seconde Guerre mondiale, le programme du Conseil national de la résistance proposait  »« d’assurer la liberté de la presse, son honneur et son indépendance à l’égard de l’État, des puissances d’argent et des influences étrangères » ». Que reste-t-il aujourd’hui de cette belle volonté ? La caleçonnade pitoyable de médias entièrement aux mains des puissances d’argent et de leurs acolytes politiques. Une « pluralité » qui ne parle plus que d’une seule voix dominante. Qui se contente de reprendre platement les dépêches d’agences de presse avec un vague maquillage pour donner l’illusion d’une différence. Une petite citadelle confite qui meurt sans que quiconque songe un instant à regretter son agonie. Quand cet esquif lamentable aura sombré, il sera urgent de penser à créer un nouveau statut des entreprises d’information qui garantira à chacune cette indépendance et cette pluralité bien évanouies. Ne pourront ainsi se prévaloir de ce titre, et bénéficier des aides publiques afférentes, que les établissements qui accorderont à leur société des rédacteurs une prépondérance de fait dans leurs conseils d’administration. A l’image de ce qu’Hubert Beuve-Méry sut si bien mettre en place pour le journal Le Monde du temps de sa splendeur. __Un statut spécifique pour les acteurs du Web__ Tout récemment se sont développés sur le circuit du Web des échanges économiques que nous qualifierons de non marchands car ils s’affranchissent pour la plupart de l’intermédiaire argent : sites de musique et de films, médias d’information, sites encyclopédiques, logiciels libres, etc. Le succès de ces activités économiques très concrètes (production de biens et de services) montre que même si elles se passent de l’intermédiaire monétaire, elles n’en ont pas moins une réelle valeur puisqu’un public conséquent en profite largement. Le problème, c’est que jusqu’à preuve du contraire, le pain et le vin, eux, s’échangent toujours monnaie sur table. Et qu’il va bien falloir intégrer notre tout nouveau modèle économique au modèle d’ensemble, si l’on ne veut pas voir ces acteurs pionniers mourir d’inanition ! Passons sur les hurlements imbéciles à « l’illégalité  » que nous braillent les momies has-been des lois Dadvsi ou autres Hadopi, aussi vite enterrées que chantées. Oublions la solution du pay-per-view définitivement inapplicable sur le royaume du gratuit qu’est devenu le Web. Alors quoi ? Si elles ne peuvent être privatisées par les vieux lobbies rageurs, c’est donc que les activités économiques sur Internet appartiennent au domaine public. Et doivent être considérées comme telles par les pouvoirs publics. Le principe de la licence globale a souvent été évoqué pour remédier aux manques à gagner des artistes et auteurs (j’ai bien dit « artistes et auteurs », pas lobbies à crocs cariés). Chiche ! Chiche, sauf que cette licence globale, cette nouvelle redevance publique (à l’image de celle payée pour la télévision) ne bénéficiera pas qu’aux « artistes et auteurs « , mais sera étendue à tous les acteurs utiles de ce secteur non marchand : médias d’information, sites encyclopédiques, logiciels libres, etc. Du moins à ceux qui se seront vus reconnaître ce nouveau statut d’éditeur Internet par les pouvoirs publics. __Le statut d’acteur économique d’utilité publique__ Les trois statuts cités ci-dessus s’inscriront à l’intérieur d’un statut plus large dit statut d’acteur économique d’utilité publique. Ce nouvel ensemble doit être à la mesure des nouveaux enjeux qui se posent à notre aventure collective. Il prend en considération la réelle production de biens et de services, qui est la définition même de l’activité économique ; et la notion de « valeur » qui est déterminée par la satisfaction procurée à la population, bien plus que par sa traduction pécuniaire. Nul doute que ce nouvel échafaudage suscitera les railleries des indécrottables crottés de la pensée d’avant. Ceux-là ne manqueront pas de mettre en avant le problème du financement de ces mesures entièrement originales (donc forcément « utopiques » ou même « populistes » à leurs yeux). Nous règlerons une bonne fois pour toute le compte de ce problème du financement et de son réalisme dans le prochain volet de ce programme.  »(A suivre : éthique économique) » ///html

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Un voyageur à domicile en quête d'une nouvelle civilisation.