DIRE LES CHOSES COMME ELLES SONT

Rien n’y fait ! Alors qu’on nous avoue officiellement une baisse brutale de notre PIB (-1,2% au dernier trimestre 2008), que la ministre Lagarde est contrainte, piteuse, de cracher le vilain mot de récession, voici que d’aucuns « spécialistes » laissent encore entendre sans rire qu’il s’agit d’une simple « phase d’adaptation de croissance ». Et que nombre d’acteurs économiques se contentent de serrer les fesses en attendant la sacro-sainte « reprise ». Quel vice congénital nous fait si obstinément refuser la réalité telle qu’est, nous précipiter comme des possédés, tel des naufragés du désert, vers des mirages d’oasis ? Les évidences éclatent pourtant à nos yeux, mais ceux-ci sont cillés. Les analyses lucides ne manquent pas, mais que nous refusons comme la peste. Ainsi du [lumineux texte testamentaire|http://www.catharsis-prod.eu/spip.php?article90ar_recherche=+gorz] laissé par le philosophe André Gorz avant de disparaître en septembre 2007.

 »« La question de la sortie du capitalisme » (écrit alors notre homme)  »n’a jamais été plus actuelle. Elle se pose en des termes et avec une urgence d’une radicale nouveauté. Par son développement même, le capitalisme a atteint une limite tant interne qu’externe qu’il est incapable de dépasser et qui en fait un système mort-vivant qui se survit en masquant par des subterfuges la crise de ses catégories fondamentales : le travail, la valeur, le capital. » » Il y a plusieurs façons de mesurer la croissance : en volume, en indice de satisfaction, ou en valeur monétaire. Cahin-caha, tout pouvait à l’extrême rigueur coller quand production en volume, satisfaction des besoins essentiels ou du simple confort, allaient de pair avec la croissance financière. Seulement voilà,  »« la production n’est plus assez rentable pour pouvoir valoriser des investissements productifs additionnels » ». C’est pourquoi on passa subrepticement d’un capitalisme de producteur au capitalisme financier. On poussa les populations à s’endetter,  »« à consommer leurs revenus futurs, leurs gains boursiers futurs, la hausse future des entreprises, les achats futurs des ménages » ». Comme fuite en avant imbécile, on ne faisait pas mieux ! Surendettés à l’intérieur comme à l’extérieur, les États finirent par abdiquer tout pouvoir aux puissances financières devenues hystériques.  »« Les promesses et les objectifs mis en avant par les gouvernements et les partis apparaissent comme des diversions irréelles qui masquent le fait que le capitalisme n’offre aucune perspective d’avenir sinon celle d’une détérioration continue de vie, d’une aggravation de sa crise, d’un affaissement prolongé passant par des phases de dépression de plus en plus longues et de reprise de plus en plus faibles. » » On touche là un point essentiel de la perversion humaine. Un système mis en place pour atteindre un objectif précis (en l’occurrence, la satisfaction des besoins de la population) finit toujours par se figer, se stratifier, d’autant qu’il consacre des positions, des pouvoirs. Ceux qui l’ont s’y accrochent comme des possédés, en dépit du bon sens et de la raison, tentent de faire survivre leur coucou au-delà des objectifs pour lequel il était prévu. Le désastreux capitalisme financier a naturellement fini le nez dans la poussière. Mais ses apôtres, embourbés dans leurs marigots, continuent désespérément d’en psalmodier les louanges. Les bulles, qu’elles soient financières ou autres, valent ce qu’elles valent. Quand elles explosent, ce n’est plus que du vent. Et si nous ne tuons pas définitivement nous-mêmes notre propre univers de vie, nous serons forcément contraints un jour de rebâtir sur les décombres. En s’accrochant à leur mirage, les tenants de l’ordre déjà ancien ne font que reculer dangereusement les échéances de cette période de transition et multiplient les risques de déflagrations dramatiques.  »« Pourtant » (note André Gorz)  »une tout autre voie de sortie s’ébauche. Elle mène à l’extinction du marché et du salariat par l’essor de l’autoproduction, de la mise en commun et de la gratuité. » » Chimères ? Non, poursuit Gorz,  »« on trouve les explorateurs et éclaireurs de cette voie dans le mouvement des logiciels libres, du réseau libre, de la culture libre, de l’ensemble des biens culturels — connaissances, logiciels, textes, musique, films etc. — reproductibles en un nombre illimité de copies pour un coût négligeable. » » Cette évolution concrète touche aujourd’hui les biens culturels. André Gorz cite l’encyclopédie Wikipédia. On pourrait aussi parler de ces nouveaux médias (Mediapart, Rue89, Bakchich…) qui peinent à trouver leur modèle économique dans le système obsolète actuel, qui ont pourtant toute leur raison d’être mais ne pourront pleinement la réaliser que dans une autre organisation. André Gorz précise que les biens matériels pourraient eux aussi être concernés du fait de  »« la baisse du coût des moyens de production et » (de)  »la diffusion des savoirs techniques requis pour leur utilisation. » » Il donne en exemple la création au Brésil de nouvelles coopératives,  »« dans les favelas mais pas seulement » », qui ont permis en 2004/2005 de recycler et d’autoproduire trois quarts de tout le parc d’ordinateurs. Plus près de nous, on pourrait citer le développement des AMAP, ces Associations pour le Maintien d’une Agriculture Solidaire. Ou encore les recherches, et même déjà les réalisations, en matière d’immobilier à faible consommation d’énergie et visant à l’autonomie (la maison passive).  »« Produire ce que nous consommons et consommer ce que nous produisons est la voie royale de la sortie du marché » », conclut André Gorz. Utopie ? Sans doute moins désormais que l’illusion d’un retour à la croissance des temps passés. Manque seulement un réveil des consciences pour qu’elle se réalise. Et qu’enfin nous vivions plutôt que de nous laisser tuer à petit feu. ///html

Notes
Nous fîmes ici-même état de ce texte en son temps. Mais sans doute était-il alors trop tôt pour les consciences. Revenons-y puisque c’est manifestement la seule façon de faire entendre raison aux esprits obtus et fourvoyés. Merci à Damien de me l’avoir rappelé.

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Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation, mais qui n'attend pas "le monde d'après" pour commencer à vivre.