COMME UN FRÉMISSEMENT DES MENTALITÉS

C’est comme au lendemain des soirées de trop grands excès, quand une sensation d’écœurement et de dégoût des choses vous saisit, quand la lucidité douloureuse qui pointe derrière l’horizon de votre gueule de bois carabinée vous laisse entrevoir la honte de vos écarts de la veille. Ce n’est pas que vous êtes prêts, non, pas encore, à abandonner ces agapes effrénées, mais juste que vous en percevez soudain la nauséeuse futilité et les dangers qu’elles font courir à votre foie malmené. C’est ainsi que Mai 68 avait ponctué la fin des fameuses Trente Glorieuses en secouant définitivement le cocotier du carcan moral étouffant de l’époque. C’est ainsi qu’un frémissement des mentalités semble poindre derrière l’effondrement graveleux des dernières et si tristes Trente Foireuses.

Oh, tout petit et bien frêle frémissement sans doute ! N’empêche, autour de lui, chez le marchand de journaux du matin ou chez son boulanger, son boucher, au comptoir du bar où il sirote un blanc sec revigorant, dans ses rencontres inopinées des coins de rue, ses relations de bureau, ses sorties amicales, et même dans le regard mal assuré de son banquier, le voyageur attentif du quotidien peut, je pense, constater tout autour de lui une sorte d’entérinement de la situation de crise, une acceptation presque soulagée de ses conséquences. Il n’y a plus guère que les « autorités compétentes », la clique des courtisans effarés par le syndrome madoffien, les partis politiques anesthésiés du cénacle officiel, ou les syndicats-godillots genre CFDT, pour croire ou faire croire encore à la possibilité d’une relance, à l’immanence d’une reprise. La chute brutale de la consommation à tous les niveaux, d’abord. Je ne crois pas qu’elle soit seulement due à la seule baisse du pouvoir d’achat. Ni même au recroquevillement frileux des « petits épargnants » sur leur chère cassette. Non, aussi à cet écœurement dont je faisais état en introduction, une soudaine perte d’envie renforcée par l’accumulation répugnante des frasques de ceux qui se posaient encore il y a peu en modèles (la finance fétide, les « capitaines d’industrie » pourris jusqu’au trognon…) Lors de l’annonce de leurs calamiteux résultats, les dirigeants de Toyota pointèrent douloureusement la désaffection grandissante des jeunes générations pour « la bagnole » et le symbole de puissance ou de réussite que celle-ci représentait jusqu’alors. L’atonie grandissante des consommateurs, quel que soit le domaine d’activité, quel que soit les considérations particulières (les soldes, par exemple) montrent que ce phénomène touche toutes les classes d’âges et va bien au-delà des simples soucis de trésorerie. C’est comme si chacun était en train de passer de l’autre côté d’une barrière infernale, s’était mis volontairement sur les bas-côtés, en dehors de cette course insensée. Trop de révélations scandaleuses sur le fonctionnement de la machine ont commencé à dérégler la fluidité des rouages. Le travail, si précaire désormais, n’est plus considéré comme facteur d’épanouissement personnel, même plus comme un gage d’indépendance. Juste un gagne-pain comme un autre. Comme les jeux d’argent, les petits trafics, les embrouilles, le travail au black… Sous le régime de ce malade de Foutriquet qui prônait le retour aux valeurs d’antan et l’éradication de l’héritage soixante-huitard, voilà que fleurit de plus en plus et à grande échelle, l’idée subversive de désobéissance civile décomplexée, clandestine (le téléchargement « illégal ») ou ouvertement revendiquée (les [profs des écoles|http://resistancepedagogique.blog4ever.com/blog/index-252147.html]). C’est le même phénomène qui avait entraîné jadis les bouleversements de Mai 68. Les esprits chagrins et étriqués, qui font du constat d’échec une posture avantageuse et stérile, avanceront une nouvelle fois que les « évènements » n’ont duré qu’un mois et pointeront d’un doigt lassant le coup d’arrêt des élections législatives du mois suivant. D’abord, il faut noter que les évènements de Mai 68 se sont déroulés à l’apogée des Trente Glorieuses, alors que le capitalisme était à son zénith. Aujourd’hui, les Trente Foireuses s’achèvent dans la confusion et le ridicule. Ensuite, si les évènements de 68 n’ont pas connu de prolongements politiques, ils ont eu un impact si profond sur la vie sociale, morale et culturelle qu’au bout de cinquante ans, les gens de pouvoir s’avouent encore contraints de lutter contre eux. Il en fut d’ailleurs ainsi des fameuses ordonnances du Conseil National de la Résistance. Des dizaines d’années durant, elles surent tenir à distance respectable les appétits féroces des faucons néo-libéraux. Qu’on me comprenne bien : je me garde de verser ici dans l’euphorie béate des innocents. Je me contente juste de constater autour de moi une évolution sensible des mentalités. De l’apprécier et d’essayer de la faire partager. Cette évolution est évidemment encore bien embryonnaire, mal assurée. Et les turbulences très fortes, peut-être même très graves, que nous allons affronter dans les années qui viennent, sont susceptibles à tout instant de faire basculer les choses. Mais si les esprits n’ont pas encore admis la possibilité d’un changement de système, sinon de civilisation; j’ai la conviction que l’éventualité de ce changement n’est désormais plus rejetée. Même ténues, il est des réalités, des germes ou des dispositions d’esprit, qu’il serait coupable de ne pas essayer de cultiver et de multiplier.

Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation, mais qui n'attend pas "le monde d'après" pour commencer à vivre.