LE VIDE À COMBLER

((/public/Todd.jpg|Todd.jpg|L)) Emmanuel Todd vient de publier un nouvel opus d’importance :  »Après le démocratie » (Gallimard, 18,50 €). Il commence fort :  »« Si Sarkozy existe en tant que phénomène social et historique, malgré sa vacuité, sa violence et sa vulgarité, nous devons admettre que l’homme n’est pas parvenu à atteindre le sommet de l’État __malgré__ ses déficiences intellectuelles et morales, mais __grâce__ à elles. » » La capilotade économico-financière actuelle ne saurait faire oublier la débandade mentale et morale dont nous sommes les victimes un peu trop consentantes. Emmanuel Todd nous y ramène par la barbichette. Selon lui, deux facteurs au désarroi ambiant : le  »« vide religieux » » et la  »« stagnation éducative » » mêlée de  »« pessimisme culturel » ».

Jadis, les religions fournissaient à l’individu une structure anxiolytique idéal pour pallier aux feux de ses angoisses existentielles en lui promettant un paradis éternel post-mortem et en maintenant une cohésion sociale. Mais les religions s’effilochèrent et les idéologies par lesquelles on eut la prétention de les remplacer, partirent en quenouille. Or voilà que le dernier dieu que le petit humain s’était offert en désespoir de cause, le dieu-pognon, lui saute méchamment à la figure. Pour ne rien arranger, l’éducation, autre arme de l’émancipation humaine et initiatrice de la noble idée de démocratie, entre elle aussi en récession. Emmanuel Todd montre, chiffres à l’appui, comment tous les pays occidentaux, USA en tête, ont vu leurs systèmes éducatifs stagner, au point même d’en rejeter l’utilité et de régresser dans un national-républicanisme obséquieux et ignare. Devant de tels constats, étonnez-vous donc que nos démocraties soient tubardes ! Un petit 1% d’“élite” oligarchique, cette « société du spectacle » vivant en vase clos et se caricaturant elle-même tant elle est devenue le seul objet de ses préoccupations. 33 % de classes moyennes frôlant l’obésité et l’excès de cholestérol. Et 66 % de « peuple » hébété par des chaînes de télé appliquées à lui assouplir le cerveau au profit des annonceurs publicitaires. Ce que j’aime chez Emmanuel Todd, c’est qu’il parle toujours simple et clair. Un vrai polar, son bouquin. On comprend tout. Au fil de son haletante enquête, c’est l’état du monde des États qu’il passe au peigne-fin. Avec un éclairage particulier sur notre société française, frappée par l’ethnicisation racornie des conflits (haro sur “l’envahisseur étranger”), l’aigre raidissement caricatural de nos “intellectuels” en cour, et les ravages pervers du néolibéralisme dans ce qui fut une démocratie. La seule (petite) faiblesse du livre d’Emmanuel Todd réside, je pense, dans sa conclusion en forme de prospective. Le protectionnisme que l’auteur appelle de ses vœux est sans doute judicieux, et sacrément gonflé en regard de l’hallucination collective libérale encore prégnante dans les « hautes sphères ». Mais enfin QUI pour gérer ce protectionnisme quasi humaniste quand l’auteur lui-même dénonce la dilution des élites politiques ? Ce protectionnisme ne peut être qu’une simple étape transitoire. Il s’inscrit dans l’hypothèse de la survie d’un système qu’Emmanuel Todd lui-même juge inepte. Et à moyen terme, on ne voit pas comment le protectionnisme, même intelligent, pourrait être à lui tout seul un coup d’arrêt à la dérive de toute une humanité. Pour essayer de dessiner la trame des perspectives futures, il me semble qu’Emmanuel Todd aurait gagné à s’appuyer sur certains constats de sa propre étude. Historiquement, à la différence des pays anglo-saxons qui revendiquèrent la liberté à l’exclusion de tout autre principe, la France y ajouta une exigence têtue d’égalité. C’est souvent au nom de cet anthropologisme millénaire qu’éclatèrent dans notre pays émeutes ou révolutions. Manquent-ils des élites pour revendiquer ce retour à la tradition d’égalité ? Lorsque la partie la plus âgée des mandarins en cour aura bientôt rejoint le camp des retraités, comment réagiront les plus jeunes, ceux qui sortent des universités et des grandes écoles et sont tenus en marge des avantages économiques qui accompagnaient jadis les avantages culturels de leurs aînés ?  »« Ces nouvelles classes moyennes  »(écrit Emmanuel Todd) », dont le niveau d’éducation est égal à celui des dirigeants, ne seront pas longtemps manipulables, ou en tous cas pas de la même manière. » » La tentative d’ethniciser les conflits en rejetant l’étranger, le coloré, le sans-papier ne saurait non plus faire illusion très longtemps. N’en déplaise aux aigris effarés, la société française se métisse et se colorise à grande vitesse. C’est un constat incontournable, presque joyeux. Il y a aussi fort à parier que les nations occidentales ne sauront s’opposer très longtemps aux  »« déferlement des hordes affamées… » », qu’annonçait René Dumont dans les années soixante à New York, devant un parterre de « décideurs » interloqués. En rejetant à la marge des millions d’exclus dans le monde, en maintenant sous le seuil de pauvreté des citoyens ayant un emploi, en aggravant la montée des inégalités et des précarités, le libre-échange crée les ferments de révoltes qui le détruiront. Les salaires vont inexorablement continuer de baisser, les retraites de s’effilocher, le pouvoir d’achat de s’écorner, les contrats de travail de se réduire comme peau de chagrin. La crise mondiale risque d’être un terrible accélérateur des mutations. C’est à ce genre de réflexions que conduit intelligemment l’ouvrage d’Emmanuel Todd. Les prospectives pour le futur, note l’auteur, sont bien aléatoires. Tant de variables incontrôlables, tant d’incertitudes dans les réactions épidermiques, émotionnelles des fourmis humaines prises au pièges. Quid des pulsions de bêtes blessées des fauves au pouvoir ? Tenons pour sûr que les bouleversements à venir seront douloureux, conflictuels. Mais qu’ils viendront. Tant de vides béants à combler. Au moins, le livre d’Emmanuel Todd nous permet-il d’en mieux maîtriser les paramètres pour voir venir.

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