COMMENT JE NE DEVIENDRAI PAS PROMOTEUR IMMOBILIER

Figurez-vous que je suis depuis quelque temps sur une affaire immobilière. La construction de maisons en bois écolo, classées « Haute Qualité Environnementale » et tout le toutim. Un truc où les marges bénéficiaires du promoteur (moi-même) seraient volontairement limitées au strict nécessaire d’icelui (chuis pas morfale), ceci afin de les rendre le plus accessible possible aux ménages de modestes conditions. Tout le dossier était prêt. L’architecte, le constructeur. Je m’en étais ouvert au maire de ma ville. J’avais même depuis deux/trois mois l’accord tacite de ma banque. (Eh oui, ça n’a pas l’air, comme ça, mais avec le temps, j’ai fini par obtenir un certain « crédit », je veux dire « crédibilité », même auprès des organismes bancaires. Ça a été coton, je peux vous jurer !) Enfin, l’accord tacite de ma banque, c’était jusqu’à aujourd’hui. Parce que ce vendredi, mon directeur d’agence a demandé à me voir…

— Non, non, pas d’inquiétude (m’a dit cet honorable et joviale personne tandis qu’à ses côtés ma gentille « responsable de clientèle » se ratatinait sur son siège). Non, non, rien de changé pour vous personnellement. Mais pour votre projet, ben… finalement… faudrait peut-être qu’on revoit deux, trois choses… Bref, du jour au lendemain, j’ai appris que c’était tout juste si je pouvais faire construire la maison que nous nous réservions pour nous, mon amoureuse et moi avec notre basse-cour. Déjà pas mal, vous me direz, mais enfin, j’y tenais, moi, à mon joli petit projet. Remarquez bien : ma situation financière ou professionnelle n’a en rien changé depuis trois mois. J’en ai donc conclu que c’était celle de la banque qui avait évolué. — Vous êtes à découvert ? (ai-je demandé à mon aimable directeur d’agence).%%% — Euh…%%% — Et les aides de l’État, tous ces milliards que vous venez de toucher, qu’est-ce que vous en faites des aides de l’État ? Et les injonctions présidentielles pour que vous ouvriez en retour les vannes du crédit ?… Mes vannes à moi n’arrachèrent qu’un pauvre sourire à mon infortuné directeur. Un peu comme celui, résigné, que j’affichais il y a quelques années lorsqu’il m’annonçait sourcils froncés le montant astronomique du trou de mes finances, et celui non moins monumental des agios et des pénalités qui allaient l’aggraver. — Si, compte tenu des garanties que je vous donne, de la modestie de mon projet, de la prudence avec lequel il est prévu de le mener (deux maisons pour commencer, puis une après l’autre au gré du temps de construction pour chacune), vous ne soutenez pas une telle initiative, QUI allez-vous donc soutenir ? A quoi servez-vous donc, Monsieur ?%%% — Les temps, difficiles… courants pas porteurs… attendre vents meilleurs… Mon interlocuteur, congestionné, bafouillait péniblement un argumentaire décousu. — Des « vents meilleurs » ??? (Perdu pour perdu, je me résolus à allumer joyeusement le brave homme ; je pris mon ton le plus amène qui soit et poursuivis : ) vous vous rendez bien compte qu’en arrêtant de tels projets, vous allez priver de travail ceux qui étaient appelés à les réaliser ?%%% — Ce n’est pas moi, je…%%% — Multiplié par dix, cent, des milliers, ce sont des dizaines, des centaines, des milliers d’entreprises, des millions de braves gens que vous allez mettre sur la paille. Des centaines de milliers de commerçants qui, face à la baisse de la consommation et privés de votre soutien bancaire, ne pourront honorer leurs échéances, Des tas de collectivités locales qui vont être étranglées par votre incurie et la baisse des rentrées fiscales. Des millions et des millions de sociétés, de collectivités et de personnes que vous allez conduire à la ruine, partout dans le monde, et qui sont VOS clients, c’est-à-dire CEUX QUI VOUS FONT VIVRE ! Vous vous rendez compte de ça, n’est-ce pas, Monsieur ?%%% — On… on est coincé ! Il était passé du rouge au gris blafard. — Vous vous rendez bien compte que dans les quelques mois qui vont arriver, le château de sable va s’écrouler. TOUT va forcément s’arrêter. D’ailleurs pour en revenir à feu mon projet immobilier, l’enseigne de l’agence immobilière qui devait en assurer la partie commerciale, c’est-à-dire la vente de mes petites maisons, appartient bien au même grand groupe que votre banque, je me trompe ?%%% — N… non.%%% — Donc, vous êtes en train de ruiner votre propre entreprise.%%% — Les bulles… On s’est toujours remis de l’éclatement des bulles…%%% — Les bulles, technologiques, pétrolières, étaient des abcès sur le corps social, Monsieur. Aujourd’hui, c’est le corps tout entier qui est pourri et vous le savez parfaitement. Il n’y aura plus de reprise de la croissance. Surtout pas si vous bloquez le fonctionnement de la machine économique comme vous venez de le faire pour mon projet, pour des milliers de projets. Mais dans un sens, c’est mieux ainsi. Votre « croissance » était devenu mortifère. Nous allons changer de civilisation, que vous le vouliez ou non. Vos patrons peuvent bien continuer à s’augmenter de 20% par an$$Selon la revue Capital, en 2007, les patrons du CAC 40 se sont augmentés en moyenne de 20% (après un modeste +40% en 2006), à 383 000 euros brut par mois, soit 310 SMIC. Encore ne s’agit-il que d’une « moyenne » !$$, les députés peuvent essayer de protéger leurs foutus stock-options$$Jeudi 30 octobre 2008, malgré les rodomontades médiatiques foutriquiennes répétées contre les excès du patronat CAC quarantien, c’est bien à la demande du gouvernement que les députés ont renoncé à taxer les stock-options, les actions gratuites et les retraites chapeaux (compléments de la retraite légale, généralement réservés aux cadres dirigeants ou stratégiques, sous la forme d’une provision calculée par rapport à un pourcentage fixe négocié — entre 10 % et 20 % — du salaire en fin de carrière). Tout juste nos élus ont-ils accepté de taxer les parachutes dorés… de plus d’un million d’euros !$$, les bourses peuvent faire des bonds de cabris de plus en plus déments et éjaculatoires$$Un exemple de cette véritable schizophrénie boursière : à la bourse de Francfort, lundi 27 octobre 2008, l’action Volkswagen s’est envolée de 147% à la clôture à Francfort, après avoir été multipliée par cinq en cours de séance, et mardi de 81%, avant de repartir en forte baisse dès le mercredi de plus de 30% (soit une dégringolade de presque 1/3 de toute sa précédente augmentation), et alors que ses ventes d’automobiles sur l’ensemble de l’Europe sont en baisse de 9,3%. $$, les médias continuer de lécher le cul à leurs maîtres moribonds$$ Le jour où les députés passaient à l’as la plupart des taxations de hauts revenus, la presse aux ordres noyait l’encombrant poisson en ne tarissant pas d’éloge sur le rétablissement,  »« même pour les vélos » », de la prime transport… facultative !$$, tout ça n’a plus la moindre importance. Dérisoires et pantelants sursauts de fous furieux détraqués. Le bateau, je veux dire celui du système dans lequel s’inscrit votre officine, dans lequel vous exercez ce que vous appelez vos « responsabilités », est condamné. Pire, par votre attitude pusillanime, étriquée, vous en précipitez stupidement le naufrage. Pouvez me dire ce qui reste de votre banque sans ses foutus crédits ? RIEN, NADA ! Vous êtes en train de précipiter votre propre mort. Un suicide retentissant. Vous avez des enfants, Monsieur ?

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Un voyageur à domicile en quête d'une nouvelle civilisation.