Dire « Joyeux Noël ! » c’est anti-laïque ?

Dire « Joyeux Noël ! » c’est anti-laïque ?

Dans un lycée d’État de garçons on m’a appris des trucs dont j’ignorais alors qu’ils dérogeraient un jour à la nouvelle laïcité des ayatollahs.

« Bonne fête de l’Aïd el Kebir à toutes et à tous ! Que cette journée soit pleine de joie partagée. »

C’est Éric Piolle, le maire de Grenoble, qui s’adresse ainsi à ses concitoyens. Tiens, c’est sympa, me dis-je. Ce n’est certes qu’une petite attention envers des dédaignés mais, ne faisons pas la fine bouche, voilà un élu qui n’oublie pas ceux que l’on préfère d’habitude mettre sous le tapis quand on ne leur tape pas dessus.

Intolérable accroc à une laïcité outragée

Mouiche ! Comme dans les temps anciens surgissent les directeurs de conscience dès que pointe le soupçon d’hérésie.

« J’espère que la France insoumise et le Parti de gauche locaux vont rappeler à monsieur Piolle ce que signifie la laïcité parce que, là, il semble l’avoir oublié. »

En l’occurrence ce directeur de conscience reste gentil, même si on trouve sa remarque déplacée, car on se fade aussi toute une curetaille laïciste autrement agressive. Curetaille ? Avant de se déchirer à belles dents un groupe de fanatisés de ma ville s’autoproclamait « Les ayatollahs de la laïcité ».

Joyeux Noël !

Damned ! [exclamation gauloise des bandes dessinées de mon enfance] la laïcité en serait-elle outragée ? Comment ai-je pu souhaiter un « Joyeux Noël ! » durant tant d’années ? Est-ce une entorse chrétienne intolérable à la sainte laïcité ? Comment ai-je pu dire « Bonne année ! » durant tant d’années ? Est-ce une entorse païenne à la laïcité sacrée  ? Comment ai-je pu dire tant de fois « Bonnes fêtes de fin d’année ! » sans voir cet intolérable accroc à une laïcité outragée ?

Rappel de la loi de 1905

« Définition de « laïque » par un élève de 5e : « C’est quand on est dans un lieu où c’est interdit de parler de notre langue, de nos origines ou de notre religion. » Le prof qui cite cet élève parle ensuite de « laïcité ressentie » et sa formule en dit aussi long que de doctes ouvrages. Combien partagent ce sentiment d’exclusion ? Le prof, déconcerté par les oukases de l’intolérance, termine avec « on ne parvient plus à expliquer. » Il faut le dire sans détour. La nouvelle laïcité est un paravent du racisme, de la xénophobie, de l’hétérophobie : la haine de tout ce qui n’est pas comme soi-même.

Voilà qui m’amène à rappeler la première ligne de la loi de 1905 (c’est moi qui souligne) : « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes […] »

La loi de 1905 assure la liberté de conscience, nom de dieu ! Y’a pas d’emberlificotage jésuitique où une chatte ne retrouverait pas ses chatons. La loi de 1905 assure la liberté de conscience, cela signifie la liberté d’expression. En effet si la conscience n’est que le for intérieur, si elle doit rester planquée dans le secret de ta tête, la liberté de conscience serait garantie y compris dans la pire des dictatures puisque personne ne peut deviner ce que tu caches dans le labyrinthe de tes boyaux cervicaux.

Ce qui est à protéger, ce qui compte, c’est bien la liberté d’exprimer cette conscience, le libre exercice dixit la loi. Limiter la liberté d’expression des convictions – religieuses, athées, politiques, philosophiques ou autres, on n’est pas jésuite nom de dieu, on n’a pas à les différencier – limiter la liberté d’expression, limiter le libre exercice de convictions à la « sphère privée », c’est tout simplement… abolir la liberté de conscience !

Ne pas avoir honte de ses parents

Songe à ce collégien cité par son prof. Comment être un écolier bien dans sa peau si tu dois cacher ce que tu es, ce que sont tes parents ? Origine sociale, origine géographique, religion, langue, coutumes, habitudes alimentaires ou que sais-je encore ?

Ne pas avoir honte de ses parents. L’école d’aujourd’hui devrait insister là-dessus au lieu de nous casser les oreilles avec une laïcité – la neutralité de la puissance publique devant les opinions des citoyens – que personne ou presque ne remet en cause.

Dans un lycée d’État de garçons on m’a appris des trucs dont j’ignorais, alors, qu’ils dérogeraient un jour à la nouvelle laïcité des ayatollahs. Dans « Le Bourgeois gentilhomme » de Molière, c’est madame Jourdain, fort peu enthousiaste à l’idée de marier sa fille à un nobliau, qui clame haut et fort :

Je ne veux point qu’un gendre puisse à ma fille reprocher ses parents, et qu’elle ait des enfants qui aient honte de m’appeler leur grand-maman. S’il fallait qu’elle me vînt visiter en équipage de grand-dame, et qu’elle manquât par mégarde à saluer quelqu’un du quartier, on ne manquerait pas aussitôt de dire cent sottises. « Voyez-vous, dirait-on, cette Madame la Marquise qui fait tant la glorieuse ? C’est la fille de Monsieur Jourdain, qui était trop heureuse, étant petite, de jouer à la Madame avec nous : elle n’a pas toujours été si relevée que la voilà ; et ses deux grands-pères vendaient du drap auprès de la porte Saint-Innocent. »

Joyeux Noël ! Passe une belle journée en compagnie de ceux qui te sont chers. « Que cette journée soit pleine de joie partagée » a dit Éric Piolle. Ou bien, en deux mots : Joyeux Noël ! 


Fraternité. Jean Humenry a fait carrière en chantant dans les églises, salles paroissiales et cercles catholiques. Et moi l’athée, je suis bien plus proche de ce catholique – qui rend ici « hommage aux délaissés, aux oubliés, aux dédaignés » – que des ayatollahs qui prêchent l’intolérance et sèment la haine sous couvert de laïcité. Jean Humenry chante « Du mauvais côté de la voie ferrée ».

Un citoyen ordinaire à la rencontre des personnes cabossées par la vie.