QUEUES DE LOTTES

Avec le problème actuel du prix du pétrole (+12,54 % en 30 jours, + 101,22 % en un an), je crois que nous venons d’entrer dans une nouvelle phase, sans doute décisive, de la lente — trop lente, je sais ! — dégringolade de l’Empire. Car ce n’est plus en périphérie que celui-ci est atteint. Aux yeux du système, le chômage, la précarisation de la population, les problèmes comme ceux de la faim ou de la misère touchent des acteurs « périphériques ». Mais dans le cas présent, comme pour la crise financière qui poursuit ses ravages, la crise du pétrole touche le système au cœur.

La crise du pétrole ne frappe pas que les déshérités. Ceux-là, le pouvoir sait les maintenir sans problème dans un état d’isolement et de précarité suffisant pour étouffer toutes velléités de révolte collective. Elle ne concerne pas non plus les seules classes moyennes qui pestent très fort pour ce qu’elles perdent, mais restent aussi fort timorées dans leurs protestations pour essayer de conserver ce qu’elles pensent avoir encore. La crise du pétrole met aux abois des acteurs économiques autrement plus dangereux pour la bonne marche de l’Empire. Les pêcheurs en sont. Comme les routiers et les agriculteurs qui commencent à avoir des fourmis dans le moteur à explosion. Plutôt soudés et vindicatifs dans l’effort, ceux-là sont aussi en mesure de bloquer la machine économique très rapidement par la paralysie des voies de communication. Et sans hésiter à recourir à la force quand ils se sentent à bout. On vient d’en voir les premières conséquences : blocages de quelques raffineries et premières réactions immédiates de panique des automobilistes devant les risques de pénurie de carburant. Jusque là, le pouvoir avait une méthode bien simple pour dénouer la crise : il cédait sur tout aux corporations les plus ombrageuses. Sauf qu’aujourd’hui, il n’en a tout simplement plus les moyens ! Le ministre Bertrand vient de le reconnaître implicitement en essayant de couper court à la contagion des germes de colère qui menacent de s’étendre aux routiers, chauffeurs de taxis et autres agriculteurs. Les pêcheurs, a-t-il expliqué en l’occurrence, ne peuvent s’en sortir sans les aides que vient une nouvelle fois de leur promettre l’État (remarquons que les précédentes, celles de Foutriquet « descends si t’es un homme », n’ont pas été tenues, et que les mutins ne se sont pas laissés abuser par les appels au cesser-le-feu précipité de leurs représentants officiels) ; mais les autres, routiers et paysans, ont un autre moyen pour faire face aux augmentations de prix du pétrole : augmenter en conséquence leurs tarifs ! Sûr que cette dernière solution, préconisée dans l’urgence et un brin de détresse, ne manquera pas d’être applaudie pour sa très probable efficacité, en ces temps de disette de pouvoir d’achat et de baisse menaçante de « la consommation des ménages ». Cette dernière, après des résultats calamiteux en mars (-1 %), vient encore de se prendre une sérieuse tarte dans la gueule en avril (-0,8 %). « À la grande surprise », dit-on, des analystes et des spécialistes. Les sempiternelles « surprises » de ceux-là tournent à l’ahurissement chronique. Aussi comique que la branlette surréaliste de la ministre Lagarde pour 0,2 tout petits points de croissance miraculeusement sauvés du séisme. Et déjà morts « des suites de leurs blessures ». Le gros souci pour les pouvoirs politiques et économiques, c’est que le problème du pétrole ne touche pas que « certaines catégories de personnels » comme les pêcheurs. Il gangrène l’ensemble d’un système entièrement dépendant de cette matière première. Passait ces jours en boucle sur France Info, une interview du responsable d’Air France. Celui-ci se targuait d’avoir momentanément sauver les meubles de sa compagnie en négociant à termes et à temps des stocks de gazole dans les quatre-vingt huit cents le litre, mais que, hum… hum…, le deal touchait à sa fin et qu’il allait falloir penser à revoir certains barêmes. Les voyages aériens, ce n’est les pauvres que cela touchent le plus, mais le monde des affaires. L’engrenage s’accélère, les hoquets financiers, pétroliers, consuméristes s’imbriquent et se renforcent comme une tornade en prise de vitesse. Avec effets boule-de-neige garantis. J’ai ouï dire que les pêcheurs français étaient en train de nouer des contacts avec leurs collègues européens. Si la mayonnaise prend, j’en connais qui risquent d’avoir chaud aux fesses. Plus ça va, plus les autorités de l’Empire n’ont que leur impuissance et leur désarroi à opposer à l’écroulement de leur jouet et à la colère qui ne peut que monter. Comme celle de ces pêcheurs qui hier encore bloquaient le péage du grand pont qui enjambe le fleuve près de chez moi. Avec feux de pneus pour l’ambiance. Une ambiance curieusement bonne enfant tant était patente la compréhension des automobilistes pour ceux qui les retenaient en otages (avant de les faire passer gratis !). Les émeutiers avaient par-dessus le marché choper un camion frigorifique rempli de poissons d’exportation. Goguenards, ils en distribuaient généreusement le contenu à leurs « otages ». C’est ainsi que mon congélateur est blindé à mort de queues de lottes chinoises.

Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation, mais qui n'attend pas "le monde d'après" pour commencer à vivre.