LE POIL DE LA BÊTE

J’avoue qu’en ce moment, il faut avoir le moral bien accroché pour se sentir un  »mental de résistant » (pour reprendre l’expression de Grand Corps Malade). Et, à en croire mes visites journalières sur leurs derniers billets, ça ne m’a pas l’air non plus d’aller au mieux chez mes potes de la blogosphère. Notre colère s’est muée en cris de désespoir et d’impuissance. Sensation de tourner en rond, de rabâcher en pure perte. D’aucuns rentrent dans leur cocon. D’autres réduisent le rythme de leurs parutions. Certains abandonnent et passent à autre chose. Je comprends d’autant mieux cette détresse que je ne me sens guère plus fringant.

Impression obsédante, pourtant, de l’impérieux impératif de reprendre du poil de la bête. Il est clair que nous traversons une période vacharde. Le gros navire que nous rêvons tous de couler s’enfonce évidemment beaucoup moins vite que nous l’espérions. L’Empire a encore quelques restes sinistres à faire valoir. Le gros de l’équipage est tétanisé. Le corps des « officiers » aux commandes continue de saccager tout ce qui peut l’être. Nous n’en pouvons plus d’attendre l’épilogue de cette interminable désagrégation. D’où cette impression fâcheuse de tournage en rond et de coups portés dans le vide. Et de solitude. Car même si nous continuons à nous entre-réconforter, chacun sait bien qu’il est livré à lui-même. Une chose me passe par la tête : au début des années 40, les quelques rares résistants qui ne se résolvaient pas à l’inacceptable, devaient se sentir aussi bien seuls. Et le temps devait leur paraître bien long. Et bien décourageante la foule des veaux pétaineux agitant leurs misérables drapillons. Ou jouant les autruches en regardant ailleurs. Les gestes de ceux qui luttaient alors contre l’oppression et la honte, étaient bien modestes. Un clandestin subtilisé à la déférente zélitude des policiers français pour l’occupant. Un enfant juif recueilli dans une famille de huguenots. Je ne peux m’empêcher de penser au travail tenace abattu aujourd’hui par les anonymes de RESF. Quiconque me dirait que les circonstances sont différentes a ma main sur la gueule. Nous sommes désormais dans l’œil du cyclone. C’est notre planète toute entière qui est menacée. Fou celui qui n’en a pas conscience. Seuls ceux qui garderont leurs nerfs pourront espérer être utiles à quelque chose. Il va, je crois, falloir nous armer d’une arme précieuse qui nous fait parfois un peu défaut : la patience. Car les données de notre analyse n’ont pas changé. L’Empire n’est pas plus viable que le régime nazi d’autrefois aux ambitions bouffies. Comme son prédécesseur, comme toutes les entreprises impérialistes de l’Histoire, la multiplication des fronts le fragilise. Leur système économique se bouffe la queue, emporté par une logique absurde dénoncée même par la voix de quelques-uns des leurs. Parviendraient-ils à reculer l’échéance par quelques-uns des stratagèmes tordus dont ils ont le secret, qu’ils ne pourraient éviter le courroux d’une Nature qu’ils ont cru bon d’offenser en en détruisant dramatiquement les ressources. De ce côté-là, il n’y a même pas à réfléchir : l’affaire est pliée. Cela ne nous dit pas dans quel état nous allons en sortir. Ni même si nous en sortirons. Mais est-ce le sujet ? Est-ce là l’important ? En écrivant ces quelques lignes, j’ai l’impression d’une chrysalide d’incertitudes qui se déchire, d’une clarté qui se fait. Le chemin à suivre s’impose d’évidence. Nous ne devons pas laisser notre entendement se brouiller, l’accablement nous terrasser. Le but n’est pas, n’est plus, de se demander quelles sont nos minces chances de succès ou non, de nous compter en désespérant d’être si peu nombreux, de contempler le troupeau des soumis en versant des larmes de rage. C’est comme ça, c’est tout. Notre seul souci devrait être de faire le boulot que nous pensons juste en profitant des moindres occasions, sans même nous poser la question de sa viabilité. Les foyers d’insatisfaction se multiplient, avides d’une étincelle. Nous disposons d’armes nouvelles comme Internet, les nouveaux moyens de communication et d’échanges. Ne sont-ils pas venus à bout d’une industrie aussi puissante que celle du disque ou même du cinéma ? Ne sont-ils pas en train de tailler de sévères croupières à une presse bourgeoise moribonde. Encore une fois, je ne voudrais pas verser dans un optimisme angélique et benêt. Ni l’optimisme, ni d’ailleurs le pessimisme, ne devraient diriger nos comportements. Vivre, tout simplement. Avec une bonne petite dosette de stoïcisme têtu. Et si nous devons perdre, alors au moins que ce soit avec panache. Arrête-t-on de vivre parce que nous savons qu’inéluctablement, un jour, nous serons mort ? Vu le bordel que nous sommes capables de foutre pendant notre petit passage terrestre, j’en doute. Essayons de semer le nôtre à bon escient. C’est tout.

Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation, mais qui n'attend pas "le monde d'après" pour commencer à vivre.