SOURCE VIVE

((/images/JournalManchette1966-1974.jpg|Manchette|L)) Je viens de terminer le  »Journal » de Jean-Patrick Manchette, que son fils, Doug Headline, vient de faire paraître. Lu ce pavé (640 pages) d’une traite haletante. Jean-Patrick Manchette était un peu plus âgé que moi (huit ans). Mais tout au long de la lecture, j’ai eu l’impression que nos pas avaient emprunté les mêmes traces, parfois au même moment, à une heure près. Mêmes lectures, mêmes films, mêmes endroits de prédilection, mêmes décors, mêmes évènements… Je ressors de cette lecture passionnante avec une impression étrange de vide, d’ébullition interrompue trop brutalement. Impression de manque presque physique, comme celle d’un fumeur arrêtant la cigarette.

La période : 1966-1974, les années soixante-dix, brûlantes, avec toujours et encore, Mai 68 en point d’orgue. Je me rends compte que ce journal décrit la lente désagrégation d’un monde tout en offrant un îlot refuge aux voyageurs de passage. En même temps qu’il éclaire d’une lumière crue notre propre époque d’aujourd’hui, il incite à une démarche volontaire et personnelle profondément humaine et créative. Dans ses polars, Manchette dressait un (apparent) mur de froideur entre un monde qu’il sait agonisant, de plus en plus déculturé, et sa propre existence. En même temps qu’il essayait de dresser le portrait de ce monde, il le tenait furieusement à distance, comme pour s’en protéger. Un mur finalement si épais qu’avant qu’un cancer ne l’emporte, je crois savoir que Manchette préféra se cloîtrer des années durant chez lui, victime d’une grave crise d’agoraphobie. Et puis ce journal$$  »Journal (1966-1974) », Jean-Patrick Manchette, éd. Gallimard.$$. Cette brèche soudainement ouverte sur un territoire intime enfin dévoilé. Bien sûr, nous le soupçonnions. Distance et apparente froideur n’étaient que clauses de style littéraire aisées à percevoir. Mais l’évidence, quand elle vous saute crûment aux yeux, garde sa charge délicate et attirante. ///html

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/// Car nous sommes renvoyés à nous-mêmes et à notre attitude face au monde qui nous entoure. Pour peu que nous ayons l’ambition démesurée d’apprivoiser ce monde par l’écriture, un point s’impose pour ne pas perdre pied. Sans avoir l’outrecuidance de comparer qualitativement ma démarche à la sienne, j’essaie à travers ces petites chroniques d’un voyageur au quotidien, de ne pas maintenir de distance avec les soubresauts de l’agora, la foule. Même si parfois ce n’est pas l’envie qui m’en manque, je voudrais avoir la force suffisante de ne pas céder un jour à un repliement agoraphobe sur moi-même. Mais que faire ? Se contenter de décrire un univers extérieur en essayant de s’en préserver, ou lui rentrer dans le lard au risque de s’y brûler ? Peut-être les deux, mon capitaine. En fait, j’écris simultanément sur deux supports. Ce blog et les commentaires de [Rue 89|http://www.rue89.com]. Même s’il s’agit souvent de textes similaires, simples copier-coller dans un sens ou dans un autre, l’intention en est diamétralement différente. Sur ce blog, j’essaie de rejoindre ceux de ma meute. Je pense que cela marche. Très peu d’interventions extérieures hostiles par des trolls désobligeants. De toute façon, qu’il en apparaisse un et je vire ! Ce blog n’est pas un espace ouvert à tous les vents, mais un lieu de convivialité, un refuge où seuls mes amis et ceux qui veulent le devenir ont droit de cité. Le fait que nous puissions être en désaccord sur certains points, même au point de nous engueuler furieusement, n’a rien à voir. La liste des participants n’en est pas limitative. Entre et est bienvenu qui veut, pourvu qu’il laisse ses armes au vestiaire. Un choix qui vaut ce qui vaut, mais un choix. Évidemment, les textes y sont bâtis en conséquences. Ils s’adressent à des amis et à eux seuls. Sur Rue 89, la stratégie est différente. On y touche un auditoire beaucoup plus varié, élargi, parfois hostile. J’ai choisi la voie des commentaires plutôt que celle d’y revendiquer une tribune, car les commentaires y permettent une liberté de ton sans la retenue qu’exige la seconde. Mes commentaires, toujours respectueux du sujet des articles, y sont beaucoup plus vindicatifs que sur ce blog. Il ne s’agit plus d’ouvrir des portes, mais de délimiter un territoire et de cogner à bras raccourcis sur tout ce qui pourrait le menacer. J’avoue que parfois je n’y vais pas de main morte ! Je pousse même le bouchon assez loin pour y être coupé par la rédaction. Peu importe, le but est de repousser le plus loin possible, avec patience, le seuil d’acceptation. (Ça fonctionne !) On y trouve bien sûr aussi des amis, (de plus en plus nombreux si j’en crois les commentaires de commentaires) et c’est tant mieux. Mais l’idée n’est pas d’y instaurer un espace convivial privé pour y déguster de concert quelques petits verres gouleyants. Il est de retrousser ses manches ensembles (avec les nouveaux amis) et de taper le plus fort possible sur ce qui chagrine. Si les mots ont le pouvoir de tuer la bêtise, alors abusons-en$$Un mot tout de même sur l’équipe de Rue 89. Je n’ai pas choisi leur support à l’aveugle. Sans doute, sont-ils loin de partager les vues abruptes que j’y présente. Je doute qu’ils m’aient accordé une tribune… et je les comprends ! Mais au moins m’y laissent-ils m’exprimer au point même de mettre mes propos enflammés fréquemment en avant. Mes essais sur d’autres supports comme Libération ou le Nouvel Obs ont été autrement frustrants ! Dont acte pour Rue 89 tant qu’il en est ainsi. Je les en remercie chaleureusement. Et si d’aventure, l’un d’entre eux passe par là, qu’il s’arrête boire un coup.$$. ///html

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/// Bon, d’aucuns vont me dire que c’est dévoiler un peu hardiment ses batteries. Et alors ? Il y a bien un moment où il faut clairement prendre position, mettre carte sur table sous peine de disparaître. Les connards d’en face ne tiennent que par le masque des apparences. Il faut pulvériser cette apparence, détruire inlassablement les masques de leur pseudo respectabilité. Ils ne supportent un seuil de protestation que dans la mesure de leur acceptable à eux. Je pense absolument nécessaire de rendre précisément nos démarches inacceptables à leur infinie stupidité. Et qu’ils le sachent. Qu’ils essaient de couper le sifflet à l’un d’entre nous, ce serait : un, donner un retentissement inespéré à ses propos ; deux, consacrer un peu plus les coins déjà enfoncés dans leur sale carapace ; trois, inciter les autres voix amis à redoubler de vigueur et, j’espère, à se multiplier. On en revient ici à l’importance d’un Jean-Patrick Manchette comme modèle à suivre. Outre qu’il a réussi à imposer un univers romanesque qui n’allait pas forcément dans le sens du poil des voyous suffisants, à leur délivrer une image repoussante d’eux-mêmes, voilà que nous parvient en plus, même à titre posthume, le récit d’un univers personnel intelligent, sensible et cultivé, auquel on aurait voulu avoir été intimement associé. Toute démarche artistique liée à une fin politique n’a de sens que si le mouvement de protestation et les déclarations d’indignation s’accompagnent de la révélation d’un espace IMMÉDIATEMENT vivable et accueillant. Non pas dessiné à grands coups de théories ou de planification programmatique, mais modestement offert comme accessible TOUT DE SUITE à tous les visiteurs de passage. Voilà pourquoi il me tarde de lire la suite du journal de Jean-Patrick Manchette, source fraîche et vivifiante où l’on puise les quelques indispensables forces nouvelles pour les chemins cahoteux et incertains.

Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation, mais qui n'attend pas "le monde d'après" pour commencer à vivre.