LE MENTAL DU ROUGE-GORGE

((/images/rougegorge.jpg|rouge-gorge|L))  » »Mon bon Yéti, je ne sais pas à quel degré de sinistrose tu es parvenu, bien que chaque fois qu’on te fasse la remarque, tu prétends avoir un moral d’acier !! » » Ce commentaire de mon ami vieil anar ne cesse de me trotter dans la tête. Il est vrai que les situations décrites dans mes derniers billets peuvent frapper par leur catastrophisme. Et elles le sont. Pourtant, je m’efforce de garder le mental d’un rouge-gorge à l’arrivée du printemps. Vous avez déjà observé un rouge-gorge ? Ce n’est pas l’écervelé roucouleur que l’on imagine.

Le rouge-gorge est un opiniâtre qui délimite toujours son territoire avec un soin jaloux. Un bosquet de rien du tout lui suffit. Il le défend bec et cris. Et proteste comme un âne quand on l’y dérange. Il en change à l’occasion. Mais meurt s’il en est dépossédé. Malgré son air bougon et méfiant, ses cris d’orfraies indignés, le rouge-gorge est un être sociable. Il s’enhardit vite en votre présence et s’approche de vous au plus près, ne garde comme distance que l’espace vital qu’il juge nécessaire. Au besoin il vous accompagne, même lorsque vous êtes précédé par une tondeuse tonitruante. Quand l’hiver vous coupez quelques branches malades à la tronçonneuse, il ne lui déplaît pas de venir se chauffer sur le moteur de l’engin fumant dès que vous tournez le dos. Lorsque l’orage gronde, que la tempête souffle en rafales, que le gel du froid vous cloue près du feu de cheminée, imaginez le rouge-gorge dans son espace glacial, détrempé et meurtri. Mais le rouge-gorge tient bon. Au jour d’aujourd’hui, face au grain qui nous dégringole sur le dos, je voudrais avoir son stoïcisme héroïque. Pourtant un parcours rapide des soubresauts du monde révèle une crispation des esprits, une inflammation des réactions, une sorte de torpeur hébétée par l’incompréhension devant ce qui nous arrive et qui, jours après jours, s’envenime. Je le sens jusque dans les interventions sur ce blog (miennes comprises). De sombres bouffées de désespoir et de noir pessimisme, hachées de quelques violents cris de colère à mâchoire crispée, ponctuées de brusques envolées euphoriques, d’une envie de revanche, de tourbillons enflammées au lyrisme rêveur, de plans sur la comète dont la précision maniaque dissimule bien mal les sourdes craintes et le désarroi de leurs auteurs. Ces derniers temps, je me suis plongé dans quelques œuvres illustrant nos apocalypses passées :  »[The War|http://www.yetiblog.org/index.php?2008/04/07/282-trois-rencontres] », ce documentaire cinglant de quatorze heures diffusé tout au long de ces dernières semaines par la chaîne Arte (et dont je vous ai déjà parlé) ;  »[À l’Ouest rien de nouveau| http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%80_l%27Ouest%2C_rien_de_nouveau] », ce douloureux cri pacifiste de l’écrivain allemand Erich Maria Remarque filmé par l’Américain d’origine moldave Lewis Milestone en 1930 ;  »[Johnny Got His Gun| http://fr.wikipedia.org/wiki/Johnny_Got_His_Gun] » le testament bouleversant et crépusculaire de l’écrivain, cinéaste et scénariste Dalton Trumbo, un des dix de la liste noire du sénateur MacCarthy… Nulle envie, croyez-le bien, de me complaire dans une noirceur désespérée ou suicidaire. Mais le besoin de savoir, de comprendre, et de faire ressentir à travers la petite musique des mots ce qui pousse épisodiquement les humains à la folie et à la sauvagerie, à la fureur et au meurtre. S’en prémunir et savoir comment les affronter avec la ténacité du rouge-gorge accroché à son bosquet et poussant ses trilles au moindre rayon fugace du soleil. Nous sommes bien sûr encore loin des tragédies décrites par les œuvres citées ci-dessus. Mais les nuages menaçants s’amoncellent, des signes alarmants de panique et d’hébétude collectives se succèdent, les craquements sinistres se multiplient aux quatre coins de la planète. Il nous faut absolument ne pas nous laisser emporter par les vents mauvais de la haine et des rancœurs, ne pas céder aux brutales pulsions de vengeance et de mort. Vœux presque pieux tant l’histoire montre que cette force de caractère n’est souvent l’apanage que d’une poignée de justes. Quelques-uns de ceux-là trônent au pied de ma table de chevet : René Char, Nelson Mandela, Aimé Césaire, Germaine Tillion… Je ne voudrais pas sombrer dans la grandiloquence idolâtre, mais m’est avis que quelques repères ne seront pas de trop pour ne pas trop boire le bouillon dans les années qui viennent. Fasse que nous soyons à la hauteur de ces quelques somptueux modèles. Il nous faudra bien du talent pour raison et dignité garder. Je vous écris ces lignes installé au bord du lac d’Annecy. (Savoir comment et pourquoi j’ai débarqué là n’a en l’occurrence aucune importance.) La litanie des misères du monde, débitée en sourdine par le poste transistor, est noyée par le calme du paysage qui s’étend devant moi. Le jour se lève. Des lambeaux de nuages s’accrochent aux flancs de la montagne. Des effilochages de neige coiffent quelques sommets à l’horizon. Plusieurs foulques, un couple de harles bièvres, griffent la surface tranquille des eaux. Les passereaux des bosquets s’affairent en chantant sans précaution. On dit que c’est en chantant que les oiseaux comme le rouge-gorge dessinent leurs territoires. Envie de m’imprégner de tous ces si paisibles beautés matinales, et de me mettre à siffler pour vous les faire partager.

Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation, mais qui n'attend pas "le monde d'après" pour commencer à vivre.