CHIMÈRES ET RÉALITÉS

L’incertitude des périodes de fin de cycle comme celles que nous traversons aujourd’hui, conduit aux soubresauts les plus inattendus, aux réactions les plus imprévisibles, aux impulsions les plus irrationnelles. Mais aussi à tous les fantasmes brumeux, à tous les faux espoirs fous. Dans le fleurissement des commentaires, sur les blogs les plus éclairés du net, dans les mails que l’on m’adresse, un mot revient de plus en plus souvent en boucle : « révolution ». Je voudrais ici en profiter pour mettre les choses au clair, du moins en ce qui me concerne : la « révolution » (avec un grand R !), stop, oubliez !

Mais d’abord, afin d’éviter tout malentendu sur le sens des termes, distinguons la  »révolte » (contre un ordre établi), la  »révolution simple » (sorte de révolte réussie qui abat un ordre établi et le remplace par un ordre plus acceptable, mais qui n’a rien de forcément « révolutionnaire » ; exemples : révolution dite des Œillets au Portugal en 1974, révolution de Velours dans l’ancienne Tchécoslovaquie en 1989, mais aussi la Révolution française de 1789), et enfin la  »révolution métaphysique » (celle avec un grand R qui ajoute à la révolution simple une recherche rationnelle de l’être absolu, et par conséquent un changement de la nature humaine dans l’objectif d’un monde idéal ; exemples : la Révolution française après 1792, les révolutions d’inspiration marxiste). Si les deux premières sont des réalités souvent souhaitables (comme en ce moment !), la dernière n’est que chimères. Au cours de l’histoire, aucune révolution métaphysique n’a JAMAIS été réussie. Aucune ! Et aucune, sans doute, jamais ne le sera. De la révolution simple qui mit un terme heureux, en 1789, au pouvoir insupportable de la royauté, on passa à la révolution métaphysique, celle qui débuta au moment de la Convention de 1792, sous l’impulsion de Jacobins tel Saint-Just, surnommé « l’archange de la Terreur », et qui ambitionna de remplacer la vieille transcendance divine (la royauté de droit divin) par une autre transcendance tout aussi illusoire, celle de la Raison pure et des principes inaliénables. Quitte à trancher sans remords ni complexes toutes les têtes qui leur semblaient « déraisonnables » ! Un désastre. Faut-il évoquer également la « transcendance » marxiste et ses errements sibériens ? Marx et ses thuriféraires annonçaient tranquillement  » »la fin de la querelle entre essence et existence, entre la liberté et la nécessité » ». Après une longue lutte et une dictature bien sentie, on allait assister à l’avènement inéluctable de l’Homme universel symbolisé par le prolétaire triomphant. En clair, rien moins que la fin de l’Histoire ! On a vu ce qu’il en résulta dans les différents régimes qui se réclamèrent de ce matérialisme purement métaphysique : nous eûmes des dictatures tout ce qu’il y a de réelles, mais en guise de fin d’histoire, de pénibles tragédies. Le problème des révolutions métaphysiques est qu’elles prétendent TOUTES asservir la réalité imparfaite à leurs incommensurables ambitions. Par l’éducation, par l’explication, par la persuasion… mais aussi et surtout, pour finir, toujours, en désespoir de cause perdue, par la sinistre oppression et la contrainte inacceptable.  » »Toutes les révolutions modernes ont abouti à un renforcement de l’État » », écrit Albert Camus dans son  »Homme révolté » (qui, soit dit en passant a beaucoup inspiré ce billet). Et de citer Napoléon suivant la Révolution française, Staline couronnant celle, soviétique, de 1917 ; mais aussi Mussolini amené par les troubles italiens des années 20, et Hitler en héritage désastreux de la république de Weimar. On aurait aussi pu rajouter Mao. Et bien d’autres. Ah que la vie serait plus simple si nous ne la compliquions pas stupidement avec nos inextinguibles désirs d’absolu et de pureté idéale ! Tout chemin qui ne prend pas en compte la réalité et ses aspérités court dare-dare au précipice. Aux idéologies prétentieuses d’émancipation humaine triomphante, j’ai tendance à préférer la civilisation grecque antique, quand le citoyen ne visait pas à asservir la Nature, mais à vivre en harmonie avec elle. Le citoyen grec, inventeur de l’idée de démocratie, avait sans doute son lot de Dieux, mais ceux-ci buvaient, bouffaient et forniquaient, quitte à se faire virer à coups de pompes au derrière quand ils dépassaient la mesure. La révolution (simple) de 1789 tient en trois principes bêtes comme chou (liberté, égalité, fraternité) et une série de droits (ceux de l’Homme et du Citoyen) tout juste inspirés par un solide bon sens et un esprit de justice bien trempé. Les lois, les règles ne visent pas à conduire vers de fumeux paradis terrestres tout aussi illusoires que le paradis  »post mortem » des chrétiens, mais à garantir du mieux possible l’individu contre les exactions du monde tel qu’il est. J’entends ici par « monde » celui de la « nature humaine », qu’il faut bien distinguer de la Nature en général. Nul ne vit jamais, sauf chez les fous, de lois contre les exactions des éruptions volcaniques ou les méfaits des tremblements de terre. Les plus grandes avancées sociales et humaines récentes tiennent à des mesures tout ce qu’il y a de ras-les-pâquerettes : les lois interdisant le travail des enfants, celles du Front Populaire réduisant le temps de travail hebdomadaire et instaurant les congés payés, les ordonnances du Conseil de la Résistance en 1945, et même Mai 68 qui déboucha sur des lois d’émancipation féminine bien réelles et l’explosion d’une morale bourgeoise étouffante. Les grands slogans soixante-huitards relevaient plus du festif jubilatoire que de la prose glacée et glaçante des théoriciens gauchistes qui tentèrent de s’en emparer en traitant les fêtards de « bourgeois ». Devant l’imminence du ramassage de gueule vers lequel court l’Empire occidental actuel, plutôt que de nous acharner à vouloir de nouveau « révolutionner » la nature humaine, tâche bien au-dessus de nos forces, contentons-nous de penser à revitaliser nos trois petits principes et notre série de droits humains. Sans trop nous prendre la tête. Ni plus encore, couper celle des autres.

Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation, mais qui n'attend pas "le monde d'après" pour commencer à vivre.