FIÈVRES

Les proportions prises par la claque donnée à un potache insolent par un professeur de collège excédé sont le révélateur de l’hystérite aiguë qui frappe notre corps social. Sur fond de délabrement général de nos fonctions vitales. Vouloir comptabiliser le nombre des pétages de plomb aujourd’hui relève de la torture auto-infligée.

Les premiers symptômes de ce nouvel accès de fièvre sont apparues le matin même sur mon radio-réveil. Le représentant d’un rectorat s’y répandait en imprécations outragées contre ce maître tombé en apoplexie pour un tonitruant « connard ». Aux grands maux les grands remèdes, le maître y alla de sa châtaigne. Loin de moi l’idée de justifier ce châtiment cinglant. L’enseignant est évidemment responsable d’un geste déplacé, surtout au regard de l’âge du gamin (onze ans). Et je porte encore sur le bout des doigts la honte des coups de règle que m’infligea jadis une vieille bique qui se piquait de pédagogie. Elle m’en dégoûta définitivement de l’envie d’étudier dans une enceinte académique. Mais le coup de règle de l’époque avait une grosse différence avec la gifle magistrale d’aujourd’hui : la punition corporelle était encore… la règle ! Alors que la gifle en question est un symptôme épiphénomènique d’un dérèglement autrement plus grave de notre cohésion sociale. Il est piquant de constater que l’insolent petit « voyou » souffleté était fils de gendarme. Et que ce dernier crut bon de venir manifester son ire au collège en uniforme d’apparat. Exigeant que l’on fit respecter l’ordre de la classe par la seule vertu de l’autorité naturelle. Alors que bon nombre de ses collègues y vont joyeusement de la torgnole préventive, ou même du passage à tabac, dans les quartiers qu’ils jugent « sensibles ». (Mais quels quartiers ne le sont plus ?) L’affaire du collège de Berlaimont eut pu être réglée en petit comité de mise au point disciplinaire. Mais non, pris d’une colique vengeresse, le rectorat préféra se lâcher dans un ahurissant lynchage médiatique public de l’infortuné enseignant, fragilisant du coup tout le corps professoral pour une inflammation locale. La fièvre monta d’ailleurs en mayonnaise vertigineuse et tourna à l’épidémie d’indignations hystériques. Ministres, syndicats, parents, tous montèrent au créneau pour y délivrer leurs foudres solennelles. La « correctionnelle » fut appelée à la rescousse. Un test ADN fut pratiqué en urgence. On passait à l’affaire d’État. Cette hystérie collective prêterait à l’éclat de rire narquois si elle n’entrait pas dans une dérive endémique bien plus désastreuse. Quand ces soufflets pitoyables retomberont (mais quand ?), gageons que la honte et la stupeur empourpreront nos joues.

Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation, mais qui n'attend pas "le monde d'après" pour commencer à vivre.