LE KEBAB

((/images/kebab.jpg|le kebab|L))La loupiote, notre petite dernière pour la route, s’est mise en tête d’être acrobate de cirque. Le cours de cirque le plus proche se trouve à E…, une petite ville assoupie des bords de Seine. À 82,72 km du domicile familial ! Alors, tous les lundis soirs, j’attends ma loupiote. Trois heures durant, j’erre comme une âme en peine dans les rues désertes.

E… connut autrefois son heure de gloire et de prospérité. Célèbre pour ses draperies à la Renaissance, puis grâce à la Manufacture que Colbert y avait implantée. Mais c’en est fini maintenant. L’industrie textile a périclité comme partout dans le pays. Les usines sont désertées. Le chômage y est plus élevé que la moyenne nationale. Les façades des vieilles maisons se font tristes. Les boutiques ont l’allure modeste de celles qui tentent de garder leur dignité sous l’adversité. L’hiver, la ténèbre tombe prématurément. Le lundi est jour de relâche pour beaucoup de commerces. Les trottoirs sont déserts. Passent sous les réverbères quelques bandes tonitruantes en tenues d’apparat : casquettes rutilantes portées de travers avec une nonchalance étudiée, jogging à capuche d’un blanc immaculé ou aux couleurs flashy, escarpins clinquants, démarches chaloupées mimant l’insouciance à l’excès, voix trop fortes pour n’être pas démonstratives. D’autres silhouettes aussi, plus sombres, tortueuses et fugitives, à qui l’on souhaiterait presque l’audace d’autant d’exubérance. Peu de refuges pour le passant égaré. Quelques rares bars perdus au milieu d’un luxe de pizzerias, de paninis et de kebabs, ces boutiques du pauvre qui fleurissent comme herbes folles dans les villes ou les quartiers en souffrance. C’est dans un de ces kebabs que j’échoue chaque lundi soir avant de recupérer ma loupiote affamée par la répétition des équilibres sur cannes ou les montées en force sur porteur. Les murs de l’endroit repeints de neuf ont l’éclat blafard des surfaces nues éclairées par la lumière des néons. Une forte odeur d’oignons, de friture et de viande vous saisit. Veau mélangé de dinde, pour en adoucir le prix. Peu de clients. Au fond de la salle, deux adultes âgés silencieux aux visages statufiés, assis à deux tables différentes. L’un arbore un improbable bonnet de laine rabattu jusqu’aux yeux, le menton enfoncé dans un col roulé fatigué. Aucune consommation devant eux. Au milieu de la salle, trois jeunes de la rue, deux au comptoir, le troisième qui les attend, posant de guingois sur une chaise près d’une table. Ils ont laissé sur le trottoir exubérance et étalages provocateurs. Maintenant, c’est à peine s’ils parviennent à dissimuler, sous leurs airs fermés, une insondable et fragile timidité. À l’autre bout, près du comptoir, une jeune fille au maquillage étudié et à la tenue soignée. Et moi qui suis, comme disent certains, le « seul Français de souche » dans la place. Ce qui frappe, c’est le silence. Le son de l’écran télé plasma fixé au mur dans un coin du fond, est au plus bas. Les échanges avec le serveur, de petite taille, râblé, aux cheveux coupés très ras, se font à voix feutrées. La jeune fille m’a laissé son tour au prétexte qu’elle avait une longue commande à passer pour toute sa famille ( » »beaucoup d’harissa et d’oignons pour maman, s’il vous plaït » »). Cela ne m’arrange guère, car, sans que je puisse me l’expliquer, j’aime à m’attarder dans cet endroit. Loin de moi l’idée de verser dans une idéalisation béate. Je sais que d’autres circonstances révèleraient probablement, entre les clients du lieu et moi, des différences de cultures sans doute peu conciliables. Mais pour l’heure, je me sens bien ici au milieu de ces odeurs de friture et d’oignons, sous la crudité des néons. C’est le serveur qui m’a fourni l’occasion de prolonger ma visite. Soudain, au moment le plus inattendu, il m’a lâché quelques mots sur la douceur de vivre dans son village d’Algérie, tapi entre désert et montagne. ( » »Mais, là-bas, pas de travail. » ») Un des adultes âgés, celui sans bonnet, a embrayé. Lui aussi me raconte son pays. Ou du moins j’imagine. Tous deux parlent si bas et avec un tel accent que j’ai du mal à comprendre. Pas grave, c’est la musique de leurs paroles qui importe. Quelques brefs propos fugitifs plus tard, notre si chaleureux échange impromptu a pris fin. Il est temps d’aller récupérer la loupiote affamée. Dehors, la nuit est glaciale. Dans la salle, l’écran télé plasma imperturbable continue de débiter des images aphones de jeux à millions miroitants et des nouvelles formatées du monde comme on voudrait nous faire penser qu’il va. Personne ne regarde.

Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation, mais qui n'attend pas "le monde d'après" pour commencer à vivre.