LIBÉRATION

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Ce jeudi soir, je suis tombé sur la libération, filmée en direct par la télévision vénézuélienne, des deux otages colombiennes, Clara Rojas et Consuelo Gonzalez. Ainsi donc, c’était fait ! Que de péripéties, que d’exacerbations, que d’emportements, que de commentaires enflammés et d’oracles définitifs (et faux) avant ce dénouement heureux !

Heureux, oui, vraiment. Les images qui défilaient sur l’écran ne correspondaient pas à ce que je m’étais imaginé, à ce qu’on m’avait incité à attendre.

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Il y avait sur le visage des deux femmes une intense impression de joie et de soulagement. Rien de cette tension hagarde et distante que l’on pouvait craindre et que l’on constate souvent dans les autres évènements du genre. On nous avait parlé de maltraitances, de conditions extrêmes de détention. Et les deux otages semblaient en très bonne forme. Il y avait presque comme de l’affection entre les protagonistes, guérilleros en treillis compris. Quand ils s’éloignèrent bras-dessus, bras-dessous vers l’avion qui les ramenaient à Caracas, ex-otages et sauveteurs donnaient plus l’impression de retrouvailles d’après longues vacances que d’un retour de l’enfer.  »NB : qu’on s’entende bien. Je commente ici des images brutes de décoffrage telles qu’elles me parviennent et RIEN D’AUTRE. Nulle question d’en tirer la moindre conclusion prématurée, la moindre supposition subjective, le moindre raisonnement orienté sur ce que fut la réalité de la détention de ces personnes. Sans doute les jours qui viennent vont-ils nous apporter leur lot de révélations terribles, d’épisodes consternants, de faits sordides. Ou peut-être pas. Peu importe, je ne veux en aucun cas m’emparer de ces images pour les soumettre à mon mode de pensée ou à mes opinions. » C’est pourtant ce que firent allègrement chroniqueurs officiels et commentateurs anonymes tout au long de cette soirée et au-delà.  » »On ne peut pas lui en tenir rigueur » », déclarait à propos de Chavez et de son rôle dans cette libération, la commentatrice de la chaîne i télé. Le ton employé disait justement tout son regret de ne pas pouvoir le faire. Et la chronique de Jean-Hébert Armengaud dans le Libé du lendemain valait son pesant de contorsions douloureuses pour limiter au maximum le rôle dudit Chavez. Dans un éditorial du même journal intitulé  » »Méfiance » », le journaliste François Sergent intimait :  » »Il ne faut pas pour autant croire à une soudaine conversion humaniste des Farc. » » Il y avait aussi l’incontournable défilé des spécialistes en tout genre qui y allaient de leurs descriptions assénées, de leurs doctes analyses et de leurs prévisions assurées.  » »Les autres otages seront-ils bientôt libérés? La réponse est probablement non. Pas dans l’immédiat, en tout cas » », horoscopait Armengaud.  » »Un « échange humanitaire » passe forcément par une négociation entre Bogota et les FARC. Toute médiation qui ne prendrait pas cette donnée en compte est vouée à l’échec » », ajoutait péremptoire l’envoyé spécial à Bogota du quotidien Le Monde. (Piquant de constater qu’aucun de ces éclairés, tout occupés à leurs vents, n’étaient sur place pour assister à l’évènement, faute d’avoir su l’anticiper.) Que dire alors du flot des commentaires d’anonymes qui suivirent les articles sur Internet ? Un déchaînement d’imprécations de toutes opinions. « Viva Chavez ! » criait-on d’un côté sans trop de discernement, quand de l’autre on essayait de contrebalancer cet enthousiasme en avançant l’importance du président colombien Uribe, la part de chance et de hasard, et même, pendant qu’on y était (pourquoi se gêner ?) le rôle « prépondérant » de l’hôte élyséen. Les êtres humains sont ainsi fait qu’ils ne peuvent se contenir de plaquer leurs fantasmes sur la réalité, au risque de devoir la tordre ou l’essorer. Vaine et désoire tentative de maîtriser ce qui les dépasse. Que n’empruntent-ils pas le sens inverse en essayant de se nourrir tranquillement des vérités du chemin ? Il y a dans ces attitudes forcenées et puériles un tel désarroi qu’on en viendrait à les trouver pathétiques. Et pour tout dire insignifiantes. Mais il y avait ce soir-là les jolis visages de Clara Rojas et de Consuelo González. Leurs sourires rayonnants. Loin de moi l’idée de rejoindre la cohorte des illuminés. Mon esprit s’est juste offert un petit détour par ce fils, conçu et né en captivité, que Clara Rojas allait peut-être retrouver. Qu’allait être la scène des retrouvailles (si elle avait lieu) ? La maman et l’enfant, loin de la fureur du monde ? Les mots simples et les visages abandonnés ? Le regret du père, peut-être ? Délire sentimental au romanesque excessif, sans doute. Que voulez-vous, il faut bien se raccrocher à quelques lambeaux d’humanité dans cette équipée insensée.

Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation, mais qui n'attend pas "le monde d'après" pour commencer à vivre.