LE RENDEZ-VOUS DES CIVILISATIONS

((/images/RVcivilisations.jpg|RV des civilisations|L))Remarquable essai co-écrit par le démographe Youssef Courbage et l’historien/anthropologue Emmanuel Todd : __ »Le Rendez-vous des civilisations »__*. L »’opus » tord le cou au fameux « choc des civilisations » annoncé (vous savez, le Bien contre le Mal). Et démontre que nous pourrions nous acheminer, disent-ils, vers une convergence d’icelles. Avec quelques ratés cuisants à l’allumage, c’est vrai.

Les auteurs établissent une corrélation entre deux facteurs essentiels du développement humain et les révolutions qui bien souvent les suivent. D’abord, l’alphabétisation, presque immanquablement accompagnée d’un reflux du religieux ; celle des hommes devance celle des femmes avec des laps de temps différents selon les communautés. Ensuite, la baisse du taux de fécondité qui découle presque naturellement du phénomène d’alphabétisation et précipite le déclin de religions natalistes par essence. Ces facteurs ne sont pas les seuls à entrer en ligne de compte. Nombre d’autres paramètres sont à considérer, comme le type d’organisation familiale, l’emprise du fait religieux, la pression démographique… Quant au décollage économique que nos sociétés occidentales mettent en avant pour expliquer tous les progrès de l’humanité, il est bien plus une conséquence de l’alphabétisation, que sa cause principale. Le phénomène touche toutes les sociétés humaines, à des époques différentes. En France, la Révolution française ponctue le siècle des Lumières et le taux de fécondité commence de baisser une vingtaine d’années avant les « évènements ». En Russie, le taux d’alphabétisation des hommes franchit le seuil des 50% aux alentours de 1900 (soit dix-sept ans avant la Révolution communiste). Il faudra attendre 1942 pour atteindre un tel taux en Chine (victoire de l’Armée populaire de libération maoïste en 1949). En Iran, l’alphabétisation des hommes (au moins 50 % des effectifs) intervient en 1964, celles des femmes en 1981, avec une chute de la fécondité dès 1985 (arrivée au pouvoir de Khomeiny en 1979). On note que les révolutions ne sont pas uniquement libératoires ! Les phénomènes de transition induits par la modernisation que constitue la hausse de l’alphabétisation, entraînent bien souvent des réactions de rejet par un corps social malmené dans ses traditions. L’histoire de notre vieille Europe est jalonnée de violences, depuis la Réforme protestante à la Seconde Guerre mondiale. Le communisme,  » »croyance de substitution » », prospéra sur les décombres des croyances religieuses en Russie (foi orthodoxe) ou en Chine (bouddhisme). Dans les pays musulmans, la remise en cause de l’autorité du père, figure centrale et considérablement protectrice de la famille musulmane après Dieu, exacerbe et radicalise les tensions.  » »L’intégrisme n’est qu’un aspect transitoire de l’ébranlement de la croyance religieuse dont la fragilité nouvelle induit des comportements de réaffirmation » », notent Courbage et Todd. Ce besoin de réaffirmation religieuse frappe même ceux qui ont le plus de raisons d’être assaillis par le doute : les scientifiques, les savants, les philosophes… Descartes et Pascal en leur temps, l’ingénieur Ben Laden aujourd’hui. On voudrait bien sûr penser que l’alphabétisation croissante des populations conduit inévitablement à une convergence heureuse, à terme, des civilisations. Le « choc des civilisations » que d’aucuns mettent en avant tient surtout du leurre pour dissimuler l’impitoyable guerre économique, sur fond de maîtrise des ressources énergétiques, que se mènent le bloc occidental et les nations du Sud. Et il ne faut pas oublier que les tchadors que l’on voit fleurir dans nos banlieues sont souvent des rideaux tirés pour se protéger des dérives désastreuses de notre prétendue modernité. C’est à ce niveau que le bât de l’optimisme blesse. Et le ministre Kouchner peut encore tout récemment annoncer qu’  » »il faut se préparer au pire » », même à une  » »guerre » » contre l’Iran, sans déclencher autre chose que quelques indignations isolées et fatiguées. On ne peut faire fi de l’incroyable et hypnotique capacité auto-destructrice des sociétés humaines, de leur appétit insatiable et aveugle de pouvoir. De leur incapacité, aussi, à admettre leur humaine condition d’êtres éphémères et imparfaits, à vaincre leurs démons, à enrayer les engrenages des catastrophes qu’ils ont eux-mêmes provoquées (cf. [ »Conscience assassine »|http://www.yetiblog.org/index.php?2006/05/29/61-la-conscience-assassine]). Comment expliquer que, parvenus comme nous le sommes à un sommet inégalé de confort matériel et de modernité technique, le taux de suicide de nos si riches sociétés soit si élevé ? Avec plus de 10.000 morts en France, le suicide tue plus que les accidents de la route. Courbage et Todd citent le sociologue Émile Durkheim qui, dans  »Le Suicide », pointait déjà  » »la propension des hommes à s’autodétruire, en attendant de s’entretuer à l’échelle continentale durant la Première Guerre mondiale » ». Alors, rendez-vous heureux ou malheureux ? Ou entre les deux ? Et quand ? Nous le saurons sans doute très prochainement. ///html

*****

/// Bon, je vous vois piquer votre fard et vous dissoudre dans la neurasthénie. Pas de panique, les ami(e)s ! Nous ne pouvons hélas inverser à nous tout seuls les pentes et les déclins dans lesquelles l’humanité se fourvoie régulièrement. Mais une bonne conscience de la situation, plus cette indispensable dose d’humour qui permet de relativiser les soubresauts de notre petite planète au regard de l’immensité cosmique, nous permettront avec un peu de chances bien méritées d’éviter les embûches et de passer entre les gouttes de nos crétineries d' »êtres supérieurs ». Ajoutons à ceci un zeste de légèreté insouciante en buvant ensemble un de ces petits rouges satinés qui contribuent à sauver l’espèce humaine du ridicule et rappelons-nous que le pire n’est jamais sûr, que l’instinct de survie est souvent au moins aussi fort que l’instinct de destruction. Tchin ! —- ///html Notes

* Le Rendez-vous des civilisations, Youssef Courbage & Emmanuel Todd, éditions La République des idées/Le Seuil ///

Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation, mais qui n'attend pas "le monde d'après" pour commencer à vivre.