LA PARTIE DE PÊCHE

((/images/sterne.jpg|sternes|L)) Je ne sais pas vous, mais parfois j’éprouve l’impérieux besoin de respirer. Il faut que je sorte, TOUT DE SUITE ! Je vais à la pêche. Ou à tout autre chose, aux champignons, à l’observation des oiseaux, ce que vous voulez… mais cette fois, c’est à la pêche. J’enfile mes  »waders », ces grandes bottes qui montent à la poitrine, je prends ma canne, mes leurres, j’embarque les chiennes à l’arrière de la voiture. Vous venez ?

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/// Nous voici sur la plage. Immense, déserte. La mer, tout au loin, commence à peine à monter. Le soleil tombe sur l’horizon. Les chiennes partent vivre leur vie dans les marais qui bordent l’endroit. J’avance dans l’eau. La dénivellation du sol est très faible. C’est pourquoi la mer se retire si loin. C’est pourquoi il faut avancer si loin pour atteindre une profondeur d’eau suffisante qui vous laisse l’espoir d’attraper un poisson. Ce qui m’arrive rarement.  »(Là-bas, tout en face, de l’autre côté de l’estuaire, le ronflement rauque d’une gigantesque flamme au-dessus des cheminées de la grande raffinerie.) » J’ai de l’eau jusqu’aux hanches. Une centaine de mètres derrière moi me sépare des premières langues de sable mouillé. La lumière rasante du soir allume l’imagination : « D’accord, je suis arrivé jusqu’ici sans problème. Tout va bien. Mais au retour… ne pas se laisser contourner… » Je chasse ces inquiétudes ridicules. Je viens là très souvent… rien à craindre… quoique… Je lance mon appât à une cinquantaine de mètres devant moi. Une fois, deux fois, trois fois… Sans succès. Le soleil continue sa descente au ralenti dans une effervescence de rouges incandescents. Autour de moi, quelques clapotis inexpliqués. ///html

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/// C’est alors qu’elles surgissent. Les sternes. Leur vol d’hirondelles des mers d’une incroyable dextérité, leurs cris piaillards. Une dizaine d’entre elles me survolent, très bas, examinent avec condescendance mon leurre frappé d’impuissance. Puis tout se déclenche. La mer se met à bouillonner autour de moi. Les bars, teigneux, jaillissent en faisceau à la poursuite de proies invisibles, sautent en rafales à cinquante centimètres au-dessus des remous. Le fretin épouvanté dessine en surface des sillons affolés. Les sternes plongent pour prélever leur pécule. Ce n’est pas là où je lance mon leurre que se déroule la chasse, mais entre mes jambes. La scène ne dure qu’une petite paire de minutes, peut-être moins. C’est si long, deux minutes. Mais tout s’apaise, la surface de l’eau se fait lisse. Les sternes sont reparties vers leurs repaires, du côté du marais, là où mes chiennes se roulent dans les traces odorantes de quelques congénères troublants. Je me retourne. La mer a encore monté. Le soleil a disparu derrière l’horizon. On ne voit presque plus la plage. Je me précipite. Une pointe de frayeur incontrôlée bat mon cœur. Tatoum tatoum… tatoum tatoum… Les chiennes sont au cul de la voiture qui m’attendent, penaudes, puantes.  »(Au loin, la lueur grondante de la torchère, toujours. Je ne l’entends plus, je m’en fous, c’est un autre monde.) » ///html

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/// Je ne sais pas vous, mais c’est par des épisodes comme celui-ci que je parviens à ne pas désespérer de la vie.

Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation, mais qui n'attend pas "le monde d'après" pour commencer à vivre.