HORS DU CADRE

((/images/playtime.jpg|cadre|L)) À la fin de chaque été, avec mes collègues non sédentaires de province comme moi, nous nous rendons à ce qu’ils appellent dans mon entreprise, les « séminaires de rentrée ». Nous y croisons nos collègues du siège social parisien. À chaque fois, je suis stupéfait par les codes et les rituelles qui régissent la vie de ces étages de bureaux. Et auxquels tous se soumettent.

La première chose qui frappe lorsqu’on pénètre dans le hall d’entrée de cette tour de verre, c’est l’atmosphère feutrée à l’extrême, un bruissement climatisé. Les deux jeunes femmes qui officient à l’accueil ont des tenues et des voix d’aéroport : dématérialisées et aseptisées. Au fond, debout ou assis dans des fauteuils qui semblent vouloir les avaler, quelques visiteurs extérieurs semblent attendre une consultation médicale. Pour monter dans les étages, il faut montrer patte blanche. Blanche et immaculée comme les cartes magnétiques qui permettent aux résidents habituels de circuler sans une intervention tiers. Dans les ascenseurs et dans les couloirs, le silence est impressionnant. Rien ne transpire de ce qui se passe derrière les portes, dans les bureaux. Ce climat d’hôpital, anesthésiant, a-t-il déteint sur les occupants de l’immeuble ? Il faut le croire. Les ombres se glissent à pas rapides dans les couloirs. Les voix se font murmures, jusque dans la cafétéria où une serveuse antillaise à air d’infirmière joviale met une touche de couleur presque détonante. Le visiteur qui s’attarderait dans les lieux comprendrait vite que ce rituel obéit à un ordre établi très strict où domine un respect presque religieux de la structure hiérarchique. L’équipe de Direction — on les appelle désormais les « hors cadres » tant ils sont au-dessus de tout — occupe l’ultime étage, le plus près du ciel, lieu mystérieux et craint où le commun ne met jamais les pieds. La Direction des Ressources Humaines, qui a charge des relations avec les salariés de base, est restée, elle, au rez-de-chaussée, près de la porte de sortie, marquant le local syndical tout proche à la culotte. Entre ces deux étages extrêmes, le bas et le haut, la ruche vaque, dissimulant toute expression sous un masque de prudent détachement, bercée par le ronronnement des climatiseurs. Les conversations y sont toujours menées avec un ton mesuré et poli à l’excès, atone, strictement codifié. Toute manifestation de révoltes ou de brutales oppositions y est énergiquement tenue à distance. ///html

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/// Fort de notre statut de travailleurs « nomades », mes collègues et moi ne manquons jamais de railler cette torpeur sédentaire de nos collègues du siège. Sommes-nous pourtant si sûr d’échapper nous-mêmes à l’emprise du cadre ? Que n’ai-je remarqué ces petits gestes de rien qui révèlent un comportement d’acceptation, sinon de soumission. Comme celui, lors des déjeuners pris en commun, de garder systématiquement une place de choix aux membres de la hiérarchie. Geste de politesse et de bienséance, certes. Mais réservée quasi exclusivement à une catégorie bien spécifique de l’échelon. L’engourdissement du sens critique et de notre capacité d’opposition procède d’une longue imprégnation qui nous englue peu à peu. La « culture d’entreprise » produit les mêmes effets que la culture plus générale et cette éducation judéo-chrétienne dont nous avons un mal de chien à nous débarrasser dans notre comportement de tous les jours. Cette paralysie de toute volonté subversive se retrouve dans le comportement syndical. Avec le temps, les rapports entre élus du personnel et direction tendent à déboucher sur une sorte de connivence structurelle. Totalement inoffensive pour le cadre érigé. L’action syndicale aujourd’hui s’est transformée en un accompagnement pharmaceutique d’une évolution désastreuse pour les salariés. On panse les plaies, on met quelques baumes pour adoucir la douleur. Mais on endigue en rien l’infection qui suit son cours. ///html

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/// N’y a-t-il aucun espoir d’enrayer cette ankylose rampante qui menace notre soif de liberté, notre volonté d’autonomie et d’égalité, notre intégrité d’être humain ? La solution ne viendra certes pas de ces quelques manifestations sporadiques de mauvaises humeurs qui éclatent en coin, comme ces révolutions de bistrot où l’on aboie, de loin, sur les puissants qui nous gouvernent. Celles-ci sont autant de soupapes pour évacuer des trop-pleins, mais ne débouchent évidemment sur rien. Je me méfie aussi de ceux qui brandissent en étendard leurs qualificatifs obstinément précédés du préfixe anti (anti-libéral, anti-capitaliste …). Ceux-là n’existent qu’à travers l’objet de leur opposition. Que ce dernier vienne à disparaître et ils ne sont plus rien. L’examen historique montre qu’au stade où notre société en est arrivée, il n’y a guère de perspective d’un retournement raisonné, planifié. Faute de forces en état, un affrontement de front est aujourd’hui voué à l’échec. La rupture — car rupture, il y aura — viendra de l’explosion entraînée par une saturation de nos capacités de résignation, ou d’une dégénérescence du système en place. Cette rupture prendra la forme d’un mouvement libératoire genre soulèvement populaire ou Mai 68 dans le meilleur des cas, d’une tragédie civile ou d’une guerre dans le pire des cas. En attendant cet évènement bien hypothétique et indépendant de notre volonté, il nous faut vivre. Échapper à la glu du cadre n’est pas chose facile. Je le tiens pourtant pour possible. Le nombre de sites qui fleurissent sur le web et dont certains figurent en liens sur ce blog, en sont autant de preuves concrètes. De nouveaux territoires se dessinent, se partagent, qui ne se laissent plus contaminer par le cadre qu’on prétend nous imposer. Il me paraît vital de poursuivre dans cette voie. Rien de plus subversif que la vie quand elle s’étale avec insolence, dans un grand rire. Tout cela suppose aussi d’abattre méthodiquement, patiemment, nos murs intimes, cette chape de plomb qui nous paralyse, au sein de nos entreprises ou par notre éducation. Hors du cadre. Une sacrée dose d’humilité est requise.

Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation, mais qui n'attend pas "le monde d'après" pour commencer à vivre.