CRÉPUSCULE D’ÉTÉ

((/images/crepuscule.jpg|Crépuscule|C))%%% L’été maussade aborde sa dernière phase. Chez nous, entre vents mauvais, tornades de pluie et températures  » »en-dessous des normales saisonnières » ». Ailleurs, entre cyclones ravageurs, canicules meurtrières et incendies dévastateurs. Au milieu de tout ça, l’esquif humain tangue dangereusement.

Même les nantis prennent l’eau. Leur temple boursier menace de se fissurer. En quelques jours, pendant que sombrent dans l’indifférence quasi générale les rafiots de réfugiés affamés venus quémander quelques cents, les banques centrales injectent des milliards de devises pour tenter de sauver la mise à une poignée de repus affolés. L’obscénité est à son comble. Des escouades d’oiseaux noirs continuent de pourchasser quelques pauvres hères sans papiers. Les maîtres du monde s’enlisent partout où ils sont intervenus au nom de leur Bien, semant douleur et consternation. Notre nouveau président, obnubilé par son miroir, brasse l’air et multiplie les projets de loi, comme autant de formules incantatoires face aux périls qu’il est bien incapable d’endiguer. La foule est muette. Notre société humaine touche le fond. Et plutôt que d’amorcer une remontée, elle creuse$$ » »Partout, quand on touche le fond, on finit par remonter. En Algérie, quand on touche le fond, on creuse ! » » (Fellag, humoriste algérien).$$. ///html

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/// Je ne ressens ni écœurement, ni colère. Juste ce qu’on pourrait appeler un effet persistant de sidération. Et un brin de compassion détachée. Pour le reste, je me plonge dans mon bouquin estival à moi, la correspondance entre Albert Camus et René Char$$ »Correspondance 1946-1959 » (éd. Gallimard).$$.  » »On parle de la douleur de vivre » (écrivait le premier au second) ». Mais ce n’est pas vrai, c’est la douleur de ne pas vivre qu’il faut dire. Et comment vivre dans ce monde d’ombres ? » » Vivre, c’est bien là la question. Passer son temps en contemplateur critique et ironique des naufrages humains est une bien pâle occupation. Attendre des jours meilleurs avec une patience de femme de marin conduit tout droit aux deuils des illusions. Il n’y aura bien sûr JAMAIS de « grand soir », même si nous continuerons à faire comme si parce que le cours des choses serait par trop décourageant.  » »Cette lutte qui n’en finit plus » (continuait Camus, toujours à l’adresse de son ami Char) », cet équilibre harassant (et à quel point j’en sens parfois l’épuisement !) nous unissent, quelques-uns aujourd’hui. La pire chose après tout serait de mourir seul, et plein de mépris. Et tout ce que vous êtes, ou faites, se trouve au-delà du mépris. » » ///html

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/// Sur la table de la cuisine, les mains pétrissent patiemment la pâte, en font une petite boule ronde, l’étalent. Les mains découpent les mirabelles en deux, en extraient le noyau. Le jus des fruits coule et se mêle aux traces de farine sur les doigts. La tarte sera servie dans le salon. Le salon aux murs gris clair, peints par les mains, comme toutes les pièces de la maison. Gris et bleu pour les pièces orientées vers la mer, jaunes et rouges côté bois et jardin où les mains, toujours elles, ont disposé avec un soin jaloux fleurs, plantes et massifs. Des mains qui ont dessiné le décor au point de s’y fondre. Pourquoi négligeons-nous tant ce décor, ces mains indispensables, ce cadre incontournable de notre « voyage à domicile ». Le seul en réalité qui en vaille la peine. Les ailleurs que nous poursuivons obstinément n’existent pas. Qu’on soit ici ou ailleurs, nous sommes toujours là où nous sommes. Avec les mains. Le seul but du voyage est de transfigurer l’ordinaire. Le nôtre et celui de tous ceux qui tentent d’échapper comme nous, avec nous, à l’agitation imbécile. Vaste tâche,  » »au-delà du mépris » ». ///html

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/// Le crépuscule tombe sur l’estuaire. Un cargo s’engage entre mer et nuages menaçants. J’aime ce mot,  »crépuscule », qui désigne à la fois la tombée de la nuit et le lever du jour. Dans ma tête flotte le refrain d’une ritournelle de l’été$$ »Un baiser une bombe », David Lafore Cinq Têtes (album « II », Opéra/l’Autre distribution).$$ : ///html

/// C’est drôle, non, de passer du récit d’un naufrage à de furieuses envies de baisers qui explosent en bombes sur nos bouches ?

Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation, mais qui n'attend pas "le monde d'après" pour commencer à vivre.