MAI 68

Je voudrais vous parler de Mai 68. Jusqu’à présent, je ne l’ai jamais fait que de façon fugace, éparse. Je n’ai pas souvenir d’avoir rien lu, ni rien entendu qui traduise le formidable déluge d’émotions que je ressentis à cette époque-là. Aucune des nombreuses analyses, pour pertinentes et fines qu’elles soient, n’est parvenue à m’en rendre l’intensité. Pourquoi une telle explosion vous laisse-t-elle ainsi sans voix quarante années durant ? Je me rends compte que ce sujet remonte peu à peu à la surface, que l’écriture de ces « chroniques d’un voyageur à domicile » n’en sont qu’une patiente tentative d’apprivoisement.

Avril 1968. L’immense majorité de la population ignore encore la déflagration qui va secouer son existence. J’ai (presque) dix-huit ans. Le conservatisme étriqué des générations précédentes nous tient sous muselière. Dans le lycée parisien mixte (chose encore très rare à l’époque) où je prépare mon bac, les garçons sont fréquemment renvoyés chez eux mettre la cravate qui leur fait défaut. Les filles qui ont eu l’insolence de se maquiller sont invitées à se nettoyer à l’eau froide dans les toilettes de l’établissement. Les pantalons leur sont permis… à condition qu’une jupe ou une robe les recouvrent ! Les cartables sont fouillés, à la recherche de quelques ouvrages aussi subversifs ou licencieux que ceux de Boris Vian. La pilule contraceptive, « autorisée » depuis un an, n’est encore qu’un vœu pieux pour les  »teenagers » que nous sommes. Baiser n’est pas une sinécure…

Quelques jours plus tard, tout ceci a implosé. Le proviseur qui nous tenait sous sa coulpe autoritaire, a disparu du jour au lendemain avec ses sbires. Nous ne le reverrons plus. Nous dansons à plus soif nos carmagnoles libératoires. Mai 68, c’est l’histoire d’une chrysalide qui se déchire, d’un barrage qui se rompt et libère ses flots. Torrents de mots, débordements de rires et d’enthousiasmes.

Cela ne va sans doute pas sans dégâts ou excès. Mais c’est le prix de la liberté, le risque à courir. L’évènement surprit son monde, à commencer par ses propres acteurs, sidérés de se retrouver pris dans ce vertige. Pourtant, tous les prémisses étaient là en germe, bien présents. L’hystérie Beatles, la fureur Rolling Stones, les prophéties de Bob Dylan, et jusqu’à notre gentille vague yéyé qui, pour puérile qu’elle puisse paraître, était déjà une tentative d’émancipation par la fête.

Durant tout ce mois de mai, j’élus résidence à la cafétéria enfumée du CHU St Antoine Paris 12e, avec les étudiants, et surtout les étudiantes en médecine, juste en face la boulangerie de mes parents. Des artistes sortis de nul part illuminaient notre quotidien en repeignant à leur façon les piliers du bâtiment. Les jours, les nuits ne laissaient guère place au sommeil. La nuit, nous montions tout en haut sur la terrasse, sous les étoiles, enivrés par notre propre audace. Nous parlions à n’en plus finir. Les corps sentaient enfin la peau et les petits matins autorisés.

Le jour, nous rejoignions les trottoirs. Ceux-ci étaient de véritables volcans de discussions, avec des assemblées on ne peut plus hétéroclites. Des puits de fusion ahurissants rassemblant toutes les classes sociales. Un vaste forum fiévreux où le maître-mot était le « vivre ensemble ».

Les détracteurs de Mai 68 clament que ces déferlements « utopiques » étaient l’expression de l’individualisme petit-bourgeois induit pas la société de consommation. C’était l’inverse et rien de cela ne relevait de la chimère romanesque.  « Qui a vécu Mai 68 et n’est pas de mauvaise foi sait depuis qu’un autre monde  »est » possible », écrit Christine Delphy, sociologue, féministe et participante active à ces journées folles. Mon père, homme simple et bon mais certainement pas suspect de progressisme échevelé, n’avait pas de mots assez durs pour qualifier ce qu’il appelait nos « déballages ». Pourtant, c’était bien lui qui, chaque jour, alimentait gratuitement en baguettes croustillantes les « émeutier(e)s » de la cafétéria du CHU.

Nous ne manquions pas non plus de nous rendre dans les manifestations. Celle-ci tenaient plus de l’insurrection festive que du mouvement organisé. J’ai encore souvenir de ce grand échalas maigre en improbable toge antique, casque à plume et lance d’opérette (accessoires « empruntés » sans doute au théâtre de l’Odéon alors occupé) surgissant derrière un escadron de forces de l’ordre en hurlant : « Rendez-vous, vous êtes cernés ! » Les pavés que nous lancions contre les CRS-SS, étaient surtout dirigés contre l’ordre moral étouffant que ceux-ci représentaient. Les fesses des filles (ou des garçons, c’est selon) qui nous accompagnaient, avaient au moins autant d’importance que les slogans que nous hurlions.

Un état d’esprit (échauffé)

La grande erreur est de considérer Mai 68 sous le seul angle politique ou syndical. La logorrhée marxisto-libertaire un peu pesante dont nous abusions, tenait plus du langage spontané de reconnaissance entre nous que d’un discours révolutionnaire structuré. Débordées, dépassées, les partis traditionnels de gauche, communiste, socialiste, furent incapables d’assurer un relais politique à ce déchaînement existentiel. Tout aussi incapables, heureusement, de le récupérer à leur profit.

Quant aux fameux « gauchistes » et autres prédicateurs « maos » (qui firent si bien carrière ensuite), ils venaient nous délivrer leur doctrine sur un ton de commissaires politiques si glaçants que nous préférions nous tenir à distance. Fidèle à ses habitudes, la société du spectacle médiatique essaya d’imposer les meneurs qui lui seyaient : je me souviens, Jacques Sauvageot, Alain Geismar, Serge July et les « maoïstes » sus-cités. Ceux-là étaient déjà de tous les plateaux officiels, mais absents de nos discussions et de nos préoccupations à nous.

Passé l’orage et le coup d’arrêt des législatives de juin 68, les médias eurent beau jeu de dénoncer l’échec politique du mouvement. Ils crurent même bon de pousser plus loin l’imposture en pointant les dérives bourgeoises de ceux qu’ils avaient eux-mêmes proclamés leaders. Lesquels s’auto-torpillèrent allègrement pour rester sous les projecteurs des plateaux. Ils y sont encore à pontifier.

Non, Mai 68 ne fut ni un mouvement politique, ni un mouvement de revendications syndicales, mais un état d’esprit, une émancipation aux conséquences durables (les conquêtes féministes d’alors en sont un exemple). Le fait qu’un Président de la République, quarante années plus tard, se sente encore obligé d’annoncer dans ses priorités qu’il veut « rompre réellement avec l’esprit, avec les comportements, avec les idées de Mai 68 », montre à quel point ceux-ci sont encore prégnants dans le corps social.

Réanimer l’esprit de liberté

La question qui revient, récurrente, et aussi très agaçante, est de savoir si de tels évènements peuvent se reproduire. Je pense pour ma part que nous ne reverrons pas plus de nouveau Mai 68 qu’il n’y aura de nouvelle Révolution française 89 ou de nouveau Front populaire 36.

Daniel Cohn-Bendit, qui ne fut pas un leader, mais une figure emblématique du mouvement (les médias d’alors se gardaient bien de l’inviter, lui), a tort de déclarer que « le fond de la révolte n’existe plus. » Tous les ingrédients d’une glaciation conservatrice sont à nouveau en place pour déboucher un jour sur une explosion brutale de libération. Celle-ci aura simplement son caractère à elle, ses spécificités propres, son langage codé, son appellation contrôlée avec laquelle ses acteurs ne manqueront pas, à leur tour, d’exaspérer leurs progénitures.

Je n’évoque ici ces souvenirs que pour illustrer une ambiance, une atmosphère ; pour corriger aussi, à ma façon, ce que je pense être des erreurs d’interprétation obligeamment amplifiées par les médias et les analystes assis. Ce qui m’intéresse dans les évènements de Mai 68, ce ne sont pas les anecdotes ou les faits héroïques du passé, mais les traces persistantes qui en restent aujourd’hui. Je ne pleure pas une nostalgie. Je ne rêve pas non plus d’un nouveau Mai 68. Je voudrais juste en réanimer l’esprit de liberté, m’en imprégner dans mon comportement de chaque instant, en communiquer la petite flamme à chaque moment, tout de suite, sans jamais rien lâcher.

Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation, mais qui n'attend pas "le monde d'après" pour commencer à vivre.