LA FIERTÉ DU COUREUR DOPÉ

((/images/chute.jpg|chute|L)) Le coureur Bjarne Riis, vainqueur du Tour de France 1996, vient de reconnaître qu’il se dopait à l’EPO. Il n’est pas le premier à se répandre ainsi en confidences. C’est même une véritable hémorragie en ce moment. En vérité, ces révélations n’apprennent pas grand chose tant on  »savait » depuis longtemps. Justement, ce qui retient ici mon attention, c’est la réaction de tous ceux qui  »savaient », la réaction du grand public devant ces aveux.

Ou plutôt l’absence de réactions, et c’est bien le plus troublant. Entend-on la moindre indignation, la moindre protestation, la moindre déploration un tant soit peu consistante des  »aficionados » devant ces taches indélébiles portées à la légende de leur  »épreuve reine » ? Non, silence de plomb, comme si un épais brouillard avait anesthésié les consciences. Ce n’est ni réaction d’indifférence, je crois, ni impossibilité de comprendre. C’est plus simplement un refus acharné d’admettre une réalité insupportable. Parions qu’au prochain Tour de France, sur les pentes des Alpes et des Pyrénées, il y aura encore des foules surexaltées pour poursuivre le peloton de leurs encouragements passionnels. Ce phénomène n’est pas propre au seul cyclisme, ni à l’univers du sport. Il touche bien d’autres domaines de notre existence : vie quotidienne, professionnelle, politique… Il illustre la totale incapacité des êtres humains à admettre qu’ils ne maîtrisent pas le monde dans lequel ils vivent. Et qu’ils ne maîtriseront bien sûr jamais. Il me semble que le but ne serait d’ailleurs pas de maîtriser la réalité, mais de composer avec elle en bonne intelligence. Non, nous préférons la travestir au prix de quelques petites supercheries et tricheries. Nous nous accrochons comme des forcenés à nos rêves comme l’enfant se refusant à croire, contre toute évidence, que le père Noël n’existe pas. Ils nous faut des héros ? Qu’à cela ne tienne, nous allons nous les fabriquer nous-mêmes. Et le maire de la petite bourgade danoise d’où est originaire Bjarne Riis, peut déclarer sans souci que la statue à la gloire du champion déchu ne sera pas déboulonnée du centre ville. C’est à peine si la révélation de quelques vérités crues nous laisse un instant désemparés et hébétés. Nous replongeons illico dans la quête de nos illusions impossibles. Nous finissons par croire nous-mêmes aux petits mensonges que nous nous inventons pour enjoliver notre théâtre quotidien. Et c’est ainsi que certains d’entre nous en viennent à porter aux nues, pour des raisons plus ou moins avouables, un chef sans envergure ni scrupules. C’est ainsi que d’autres finissent par trouver quelques vertus à l’incapable qu’il voulaient lui opposer en désespoir de cause. C’est ainsi que nous élisons comme représentants, sans autre tracas de conscience, des repris de justice ou des qui mériteraient de l’être. C’est ainsi que des parents s’acharnent à vouloir placer dans des établissements prestigieux leurs rejetons en parfait état d’échec scolaire et n’en ayant strictement rien à faire. C’est ainsi que notre torpeur nous fait accepter sans rechigner les propos dont notre coureur vient d’accompagner ses aveux : >  » »Je suis fier de mes résultats même s’ils n’ont pas été acquis en toute honnêteté. » »

Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation, mais qui n'attend pas "le monde d'après" pour commencer à vivre.