LE LEVER DU JOUR

((/images/lever du jour.jpg|lever du jour|L)) Le matin dans une maison, je mets toujours un point d’honneur à être le premier debout. J’aime attendre le réveil des autres occupants. Dans ma maison, il y a des proches, des amis, mais aussi, souvent, des voyageurs de passage inconnus. Après quelques longs instants de patience (le café est prêt, la table du petit-déjeuner est mise), les voici qui s’avancent, le cheveu en bataille, la paupière lourde, l’empreinte de l’oreiller sur la joue, l’odeur encore prégnante sur leur peau des draps chauds de la nuit.

Leurs gestes sont lents, paisibles, on dirait presque calculés. Quelques-uns ont cet air buté de ceux qui pestent contre l’interruption brutale des rêves nocturnes par ce putain de réveil-matin. Aucune importance. L’odeur du café chaud les alanguit. Les gens du matin sont beaux. Innocents. C’est après que ça se gâte. Contre quels brûlants soleils ont-ils besoin de se protéger pour se cacher ainsi sous ces masques de triste carnaval, quand la journée s’avance ? Ces accoutrements désignant de façon si caricaturale leur position sociale, ces mines de circonstances un peu figées, ces discours convenus et fades. Pourquoi faut-il que nous nous transformions en stéréotypes étriqués dans la lumière du jour ? Le lever du jour est chose dangereuse. Un sombre crétin peut y briller d’une flamboyance déconcertante, l’espace d’un court instant, juste avant que l’astre solaire, cruel révélateur, ne le reprécipite dans ses atours de crétin. Les traits qui composent le caractère humain ne sont évidemment pas répartis d’un seul tenant. D’un côté les bons, de l’autre les méchants ; à babord la lumière, à tribord les ténèbres ; à gauche les modernes, à droite les anciens. Je crois dur comme fer que chacun d’entre nous a en lui la totalité de tous ces traits de caractère : la bonté, la méchanceté, la gentillesse, la bêtise, la naïveté, la générosité, la cruauté… Ce sont les dosages qui varient selon les individus. Et c’est bien ce qui pose problème. Vous vous apprêtez à taper comme un sourd sur un gros fumier de raciste. Et vous découvrez un père attentionné gratouillant le ventre de sa progéniture aux anges. Le même gros fumier qui vient de tomber pote comme cochon avec un Congolais, après avoir cracher pis que pendre sur ces  » »feignasses de nègres » ».  » »Oui, mais lui c’est pas pareil, je le connais. » » Ben oui, justement, tout est là, connaître ou ne pas connaître. Et ce qui complique encore les choses, c’est que les dosages à l’intérieur de chaque individu ne sont pas figés dans le temps, mais évolutifs. Vous vous croyez parti sur les voies étoilées de la grandeur d’âme et de la rigueur morale. Et paf, l’espace d’un fulgurant moment de panique, vous commettez l’irréparable, vous devenez le salaud définitif. Ou un héros. Je me suis toujours demandé comment je me comporterais si j’étais confronté à ces moments extrêmes comme ceux de l’époque de la Résistance des années 40. Je n’ai pas la réponse. Car il ne suffit pas de connaître les dosages du voisin, il faut aussi maîtriser les siens. Cette alchimie complexe ne se laisse pas facilement manipuler et cela n’aide guère aux rapports avec autrui. On peut céder à la facilité en recourant à l’arbitrage des pourcentages : plus de 50 % de médiocrités diverses chez celui-là, au rebut ; une majorité de traits de caractère nobles chez celle-ci, à l’apéro. Dans mes rares moments d’infinie patience, j’essaie de la jouer plus fine en m’adressant aux seules doses positives de chaque individu (plutôt qu’à l’individu lui-même) et en tenant le remugle à distance respectable. OK pour parler tant que tu voudras avec toi de ton pote Congolais, mais un seul mot de travers sur les autres  »’nègres »’ et tu te prends un pain ! Voilà les pensées qui m’agitaient ce matin-là pendant que mes hôtes enfonçaient leurs quenottes dans de craquantes tartines beurrées, ou lapaient d’un maître petit coup de langue sur la lèvre supérieure une fine moustache de confiture aux griottes.

Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation, mais qui n'attend pas "le monde d'après" pour commencer à vivre.