CONSCIENCE ASSASSINE

((/images/conscience.jpg|Conscience affolée|L)) Le grand problème des volatiles humains, c’est la conscience dont ils sont affublés. À la différence des animaux qui vivent au jour le jour sans se soucier du hier et du demain, les bipèdes que nous sommes se voient sans cesse rappeler par cette conscience sarcastique leur triste condition d’êtres éphémères, mortels, condamnés au dépérissement sans l’ombre d’un échappatoire. Vous connaissez un chien, vous, qui envisage son vieillissement, l’heure de sa retraite, l’arrivée de sa mort ? Pire, la sournoise enfonce le clou en nous faisant miroiter des possibilités d’infini, des rêves d’éternité, des désirs d’absolu que nous ne connaitrons jamais. C’est plus que nous n’en pouvons supporter.

Affolés, nous vouons aux gémonies notre enveloppe charnelle de pacotille. Et nous nous précipitons comme des furieux vers tout ce qui nous donne une sensation de puissance, d’absolu. Le corps, l’enveloppe charnelle, voilà l’ennemi. Vous êtes-vous demandé pourquoi tout ce qui sort de notre corps éphémère ne parvient pas à trouver grâce à nos yeux ? Tout y est  » »sale » » : la morve, le crachat, l’urine, le sang, le sperme, les excréments… Et même la sueur, l’odeur de la sueur, cette odeur pourtant enivrante qu’exhale la fusion des corps amoureux. Les seuls corps que nous admettons sont ceux qui ne présentent aucune empreinte du temps qui passe. Des corps désodorisés comme ces beautés glaciales qui peuplent les couvertures des magazines féminins, entre deux pubs sur les anti-rides et autres « effaceurs de gueule », à grands coups de retouches photographiques expulsant le bouton scélérat ou le pli offensant. Ah non, vraiment, faut croire qu’on est atteint sérieux ! Et si encore il n’y avait que ça, des petites retouches fantasmatiques à la réalité sur papier glacé. Mais non, poussés à l’inconscience par la conscience, nous nous sommes mis en tête d’atteindre l’absolu. D’abord, on a créé Dieu. Bien pratique, celui-là. Une pommade à nos douleurs existentielles qui permet d’expliquer l’inexplicable, de se créer un bon petit paradis éternel après cette salope de mort. Un « gommeur de gueule » à grande échelle idôlatré par des foules en délire. La science a mis un peu de plomb dans l’aile à ce conte à dormir debout. Mais d’aucuns s’y accrochent comme des forcenés terrifiés. Et que je te massacre, que je t’anathémise, te fatwatise tous ceux qui s’en prennent à notre hochet. Vous ne parvenez pas à vous accrocher à l’idée de l’existence de Dieu, c’est pas grave, on va le remplacer nous-mêmes au pied levé, on va devenir les MAÎTRES DU MONDE. À quelque niveau que nous nous trouvons, le monde doit ABSOLUMENT nous appartenir. Les missionnaires éclairés – allumés, même, dirais-je – vont civiliser les sauvages, les dictateurs sanguinaires s’emparer des pays, le petit chef de service imposer sa petite autorité au petit troupeau de subalternes dont il est lui-même issu, le nouveau riche à bedaine plastronner dans son 4×4 rutilant, les amoureux, les maris posséder leurs amoureuses et leurs épouses (ou vice-versa)… Et que je te déchire, que je te déchiquète le ou les réfractaires qui chercheraient à échapper à notre emprise, quitte à nous-mêmes être emportés dans la tourmente. Le crime passionnel, qui est déjà à lui seul une circonstance atténuante, a encore de beaux jours devant lui. Tiens, depuis quelque temps, on a d’obscurs fonds de pensions qui se sont mis en tête de s’emparer de toutes les richesses du monde au nom d’une évolution inéluctable vers une mondialisation libérale, capitaliste. « Évolution (forcément) inéluctable », « mondialisation » comme « maître du monde », tous les ingrédients de la secte assoiffée de sang et de pouvoir sont réunis$$Philippe Courcuff a fait un papier intéressant, à propos d’un livre, sur ce sujet : [« Du vide existentiel du capitalisme »|http://bellaciao.org/fr/article.php3?id_article=28576].$$. Croiriez-vous que c’est l’appât du gain qui les meut ? Même pas. Que voulez-vous qu’ils en fassent, de tous ces gains faramineux ? Z’auront jamais le temps de les dépenser. Non, la vérité, c’est qu’ils pètent de trouille à l’idée qu’eux-mêmes, les « importants », ne vont pas échapper au sort final du volatile humain qu’ils demeurent. Ils essaient de s’enivrer sous le flux des billets de banque et les taux de croissance exponentiels, ils cherchent à pérenniser leurs lignées de profiteurs pour se donner l’illusion de survivre à travers leurs descendants. Mais le soir, quand ils se lavent les dents, et qu’ils voient poindre la petite carie, le cheveu qui tombe… Le problème, c’est que cette conscience de l’éphémère les a rendus fous et qu’ils foncent dans le mur en entraînant le reste du monde dans leur naufrage.  »- Tu nous dresses un portrait bien noir de l’humanité, mon Yéti. Ne vois-tu point raison d’espérer ? » Ah oui, tu as raison, gravelot besogneux. J’ai le cerveau échauffé par cette folie frénétique d’êtres prétendument supérieurs. Quand je pense qu’il suffirait juste de ne plus essayer de péter plus haut que notre cul, d’admettre la réalité telle qu’elle est. D’essayer juste, pour le panache, d’être grandioses, mais à l’intérieur des limites qui nous sont imposées. De ne plus faire chier le monde comme nous nous acharnons à le faire, mais seulement de lui caresser les fesses autour d’un petit verre bien convivial (cépage viognier de chez Montine au moment où je vous cause).  »- C’est la définition de l’humour, non ? » Oui, oui, l’humour …

Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation, mais qui n'attend pas "le monde d'après" pour commencer à vivre.