MASSES MOLLES

Au comptoir du  »Fou de Bassan », Ahmed, l’épicier de nuit, était furibard. – Ah, il avait raison, Pierre Bourdieu, quand il disait que les médias du microcosme faisaient tout pour limiter le champ politique à ce qui leur paraissait acceptable ! Après les émeutes de banlieues, les manifestations anti-CPE, et maintenant cette affaire Clearstream qui fait vaciller le pouvoir de droite, les voilà qui montent en épingle la seule personnalité de « gauche » susceptible de ne pas trop bousculer leurs petits intérêts, cette pitoyable Royal ! – Vous f’rai r’marquer, fit un petit monsieur à moustaches en costume étriqué, qu’ils ont déjà avancé deux autres pions de leur stratégie : « Le Pen, le retour » en guise d’épouvantail ; suivi de l’incontournable « Votez utile », prompt à désamorcer toutes vélleités de révolte rebelle.

– Leur restait plus qu’à brandir le thème de l’ « immigration choisie » pour essayer de faire oublier les naufrages en cours, et tout est en place pour le grand show anesthésiant. – La ficelle est un peu grosse ! – Le problème, soupira du bout de ses lèvres écarlates une dame plutôt replète mais pas mécontente de l’être, le problème, c’est les masses molles ! – Les quoi ? demanda le petit type derrière ses moustaches. – Les masses molles ! rugit Ahmed. La masse floue et gluante des « indécis », les gogos, ceux qui virevoltent de droite à gauche au gré des vents coulis. Il faut résister à cet engluement. « Résister, c’est créer », disait Gilles Deleuze. Il est temps d’expliquer au peuple… – Y a rien à expliquer aux masses molles ! tonna Esteban. On les ignore ou leur rentre dedans, avec une petite préférence pour la deuxième solution ! Les masses molles, c’est toute l’incertitude navrante de la démocratie ! – Faudrait z’aussi que nous z’aussi, on soye moins nouille, dit la dame replète en louchant avec une envie perverse sur son ballon de muscadet ( »Domaine des Chevrières » 2004). Les Sarko, les Villepin, les Chi-chi, y peuvent pas dire un mot sans qu’on monte au créneau fleur au fusil comme des ados en crise. On s’offusque, on s’étrangle, on s’époumone, on crie à l’indécence, à l’obscène, au racisme, à l’intolérable… Et ce faisant, comme avant pour Le Pen , on les monte en podium, on les met sur le devant de la scène, on les hisse sans le vouloir en haut de l’affiche, on leur tresse des  »panygériques » en creux. Le silence se fit au  »Fou de Bassan ». La dame replète reprit son souffle en lappant quelques gouttes de son breuvage avec des petits claquements de langue rose. – Enfin quoi, il suffirait juste de faire un petit pas en arrière, de les regarder à mirette reposée, d’apaiser un instant nos sens critiques enflammés. Et l’évidence jaillirait : ILS SONT GRO-TES-QUES !!! Non mais vous les voyez, là, devant vous, le p’tit Sarko atrabilaire à oeil de carpe vitreux, le Villepin et ses envolées de Castafiore, le Chirac chevrotant ses inepties finissantes… Vous les imaginez, vous, sortant frais et roses d’entre les cuisses d’une mère pour devenir les ectoplasmes qu’ils sont devenus ? Ce n’est pas notre indignation qu’ils méritent, c’est notre rire ! Le peuple des masses molles s’endort devant les discours sentencieux, mais il se tape sur le ventre quand Guignol et Gnafron foutent la branlée au gendarme Flageolet. Flageolétisons ces crétins ! Et la grosse dame partit d’un monumental éclat de rire à opulente gorge déployée, une hilarité titanesque, gargantuesque, communicative, qui gagna l’assistance et franchit la porte du  »Fou de Bassan » en tornade.

Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation, mais qui n'attend pas "le monde d'après" pour commencer à vivre.