LES DEBOUTS ET LES ASSIS

((/images/Merde_au_CPE.jpg|Merde au CPE|L)) Ce soir, je suis passé devant le lycée de ma petite ville. « Grève ! » « Occupation des locaux ! » « Merde au CPE ! », proclamaient des banderoles sur la façade du respectable établissement. Ainsi donc, même là, dans cette bourgade paisible du bord de mer seulement agitée par les vents du large, ils s’y étaient mis. « Ils », c’était eux, les minots, que certains avaient un peu trop vite enterrés. Ils étaient là, sur le trottoir, le nez offert aux rayons du premier soleil de printemps, presque étonnés de leur audace, à brailler leurs slogans entre deux éclats de grands rires et aux sons tonitruants des djembés.

En rentrant à la maison, je me suis précipité sur mes favoris du web, comme Bellaciao. Là aussi, la meute des jeunes volatiles enflammés occupaient le terrain. Une Elsa survoltée, illustrée par un couple en herbe s’embrassant à bouche que veux-tu, appelait la jeunesse à « affronter (son) destin ». Rien de moins. Elle cognait sec, Elsa, et sans trop de fioritures. Le système éducatif se prenait une dégelée de première et, dans les commentaires qui suivaient l’article, les profs bougonnaient un tantinet. Mais qu’importe, le cocotier était secoué et c’était plutôt revigorant. J’ai jeté un coup d’oeil sur les sites des médias du microcosme. Je ne les achète plus depuis belle lurette, mais je passe de temps en temps faire un tour chez eux sur le web, histoire de voir où ils en sont. Eh bien, ils n’en étaient nulle part. Dans ses titres de une (édition du 22/03/06, 20h27), Le Monde trouvait le moyen de ne pas consacrer une seule ligne au CPE , aux universités et aux lycées occupés, préférant nous annoncer que « l’arbitrage vidéo fait son apparition en tennis ». Le Nouvel Obs (même date, même heure) titrait sur l’inévitable Sarkozy, à la fois « différent » et « solidaire » (de Villepin sur le sujet du CPE). Libé se distinguait un peu, c’est vrai. Mais au total, on avait l’impression qu’aucun ne prenait la mesure de l’évènement, ou qu’ils se refusaient à admettre une réalité qui les dépassait, se contentant d’ânonner les mêmes banalités poussiéreuses dans le même cadre étriqué. La seule chose qui bougeait sur leurs sites, c’était les insupportables pop-up publicitaires. À la télé, même topo. Vu aucune image des manifs de la journée, mais un long compte-rendu de l’après-midi à l’Assemblée Nationale : Hollande (rouge de colère) engueulait un Villepin bronzé aux UV, qui engueulait Hollande pendant qu’un Sarko blafard jouait les distants en lisant négligemment un papier. Interminable feuilleton oiseux sans cesse recommencé, avec ces représentants de l’État qui ne représentaient plus rien, ni personne. Suis vite retourné me réchauffer sur les braises bellaciaoesques d’Elsa : >  » »Le Pouvoir est dans nos mains et dans nos pensées ! » (…)  »Il y a une pure joie de lutter qui est l’ivresse de transformer le monde maintenant. » (…)  »Le mouvement ne s’essouflera que si nous prenons peur de respirer trop fort ! » » Je me sentais un peu impuissant, inutile. Comment pouvait-on les aider ? Où allait-elle aboutir, leur révolte, si on les laissait se dépatouiller tout seuls ? Et d’ailleurs avaient-ils besoin de nous ? Attendaient-ils quelque chose de notre part ? Ce matin sur France Inter, Michel Onfray disait que le marché pouvait faire la loi dans l’économie, mais pas dans la société où le politique devait reprendre le dessus. Justement, où étaient-ils ces derniers temps, nos politiques, je veux dire ceux qui prétendent représenter nos idées de gauche ? Terriblement inaudibles, hélas, donnant plus l’impression de suivre le mouvement que de canaliser les énergies pour offrir les solutions politiques qu’évoquait Michel Onfray. Faire de la politique ne consiste pas seulement à stigmatiser celle menée par les gouvernants en place, à réclamer la suppression de telle ou telle loi scélérate, à s’indigner d’une bavure policière inadmissible sur un syndicaliste. Debout, Messieurs, Mesdames ! On attend de vous que vous soyez force de propositions. Ça urge ! Combien de temps pensez-vous qu’Elsa et ses copains vont >  » »attendre, attendre que les cours se finissent, que la journée s’achève, que j’ai l’âge de ceci ou de cela, que le ministre nous entende, que les profs nous soutiennent, que les parents nous comprennent » » ?

Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation, mais qui n'attend pas "le monde d'après" pour commencer à vivre.