EUPHORIE

((/images/euphorie.jpg|euphorie|L)) Avec des copains, on est entré dans un petit restau très sympa à Paris. La patronne nous a installés dans un coin, près d’une table où dînait une vieille dame avec un ensemble plutôt chicos et un chapeau ridicule comme ceux que les femmes n’osent mettre que les jours de mariage. On n’avait pas beaucoup de temps pour manger. Dans une heure, commençait la demi-finale de foot entre la France et le Portugal, on avait déjà la tête ailleurs. – J’m’appelle Marcelle, quarante-trois ans à la CGT. En c’temps-là, les mecs avaient des couilles au cul et nous avec !

C’était la cliente à chapeau d’à côté qui nous apostrophait. Une très très vieille petite dame toute ratatinée, toute seule devant un verre de rouge et une pièce de bœuf fumante. On est sorti de nos réflexions footballistiques. – Quarante-trois ans à la CGT, oui Monsieur, et soixante-treize dans l’quartier, là en face, au deuxième. C’est mon gamin qui m’y a emmenée au moment de not’ mariage, j’en suis plus jamais r’partie. Le « gamin » en question, son mari nous dit-elle, était mort depuis un demi-siècle en la laissant seule dans le petit deux-pièces. Aujourd’hui, elle flirtait « avec les quatre-vingt treize piges ». – Chuis entrée au syndicat en 35. On s’est battu comme des chiffonniers, gnnnn ! (Elle brandit un poing vengeur.) Ça oui, on avait la gnac et on leur a bien foutu sur la gueule, aux salauds ! On s’est bien marré aussi, même quand c’était difficile. On était enthousiastes tout ce qu’il fallait, sinon on n’aurait rien pu faire. Ha ha, couilles au cul, gnnnn ! Me revint à l’esprit un article lu le matin même sur Bellaciao :  »[Le football n’est pas un jeu|http://bellaciao.org/fr/article.php3?id_article=30519] ». L’auteur y présentait le foot comme  » »un opérateur de capitalisation des activités humaines » » et qualifiait l’engouement populaire du moment de  » »fusion factice autant que funeste » ». La conclusion de l’article était grandiose :  » »Seul le prochain bouleversement révolutionnaire, cette fois à titre humain, saura nous mettre en continuité et en rupture avec les dimensions ludiques et festives de la communauté des hommes » ». Et les commentaires à l’avenant :  » »un dérivatif et de la manipulation de masse » »,  » »concentrons donc plutôt notre énergie à combattre le fascisme » » … Ça me tuait, ce refus forcené de l’euphorie, cette négation mortifère de l’allégresse populaire. Je comprenais bien ces critiques. La plupart étaient justifiées, mais totalement déplacées et hors-contexte. Inutiles. Nos donneurs de leçon tentaient de récupérer un évènement populaire de la même façon que les politiques ou les financiers qu’ils décriaient. ………….. – Il est souvent comme ça, vot’ copain, à ruminer tout seul entre ses dents ? Je sortis de mes pensées et les expliquai à Marcelle. Elle sursauta : – Et comment il compte la faire, leur révolution, ces mariolles ? Comment ils comptent entraîner les foules ? En les « éduquant » peut-être ? On a connu ça, dans l’temps. Ça se termine toujours en eau d’boudin dans les goulags, c’t’histoire ! Marcelle avait raison. La colère ne suffisait pas à entraîner les foules. Il fallait un élément euphorique, entraînant. C’était une crétinerie d’aller contre ce besoin d’ardeur collective. Une ritournelle légère comme  »Le Temps des cerises » avait plus fait pour l’émancipation des « masses » que la guillotine jacobine ou les camps de rééducation maoïstes. – Et pis, dis donc, si j’avais dû attendre la révolution parfaite pour trouver la joie de vivre, j’aurais broyé du noir pendant ces quatre-vingt treize années, plus toutes celles qui me restent à vivre. Santé, les mômes ! Et au cul, les croque-morts ! Les copains et moi, nous trinquâmes avec Marcelle, l’embrassâmes à bouche que veux-tu, et nous éclipsâmes rapidement vers le bar où nous avions décidé de voir le match. Il commençait tout juste. Nous nous mîmes à brailler comme des veaux sans la moindre retenue. Il serait toujours temps d’aller lui repiquer son fric plus tard à ce Zidane. Pour l’instant, il était en short comme ses potes et suait comme un âne pour notre bon plaisir.

Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation, mais qui n'attend pas "le monde d'après" pour commencer à vivre.