UN MANQUE

Une fois de plus, sous la pression des évènements, on avait pu constater la fragilité de notre société civile, la fébrilité du Pouvoir, le recroquevillement des médias officiels. Dehors, le pays brûlait, les émeutes embrasaient les banlieues. Sur les écrans de télévision, on voyait de jeunes enfants cagoulés ivres de haines, des parents qui n’avaient plus la force d’être des parents, des pompiers exténués luttant contre le feu sous les projectiles, des forces de l’ordre ne sachant plus très bien où était leur fuyant ennemi, des passants affolés, des éducateurs effondrés, des voitures et des bâtisses détruits.

Après bien des atermoiements, le chef des ministres avaient proclamé un état d’urgence grotesque et inapplicable. Sous la pression, il promit sans tarder (promis seulement) d’ouvrir la pompe à finance – justifiant presque ainsi l’efficacité du recours à la violence. Et tous nos potentats d’y aller de leurs indignations vertueuses, de leurs condamnations solennelles, de leurs appels grandiloquents à la raison. La raison de qui ? Celle du Président ? Celui-là, plus personne ne le voyait, plus personne ne l’entendait, et pour tout dire, tout le monde commençait à s’en foutre.

Les médias, secoués par une tourmente qu’ils n’avaient pas vu venir, se raccrochaient comme ils pouvaient à leur dernière bouée de sauvetage à la mode : les sondages, si possible favorables. Multipliaient les reportages « positifs » : c’était fou le nombre de choses et de gens admirables que l’on trouvait dans les banlieues ; sans ces maudits casseurs, la banlieue, c’était quasiment le paradis. Se rassuraient comme ils pouvaient : « le mouvement s’essoufle ! » « accalmie sur les émeutes ! » (pensez, il n’y avait eu que 482 voitures incendiées contre plus de 600 la veille !)

Je passais mes journées et une bonne partie de mes nuits à surfer sur les sites de ma blogosphère favorite. L’atmosphère y était fiévreuse. Chacun pressentait qu’on était au bord, au début de quelque chose. Les paroles, les prises de bec, les explications, les déclarations passionnelles fusaient. J’avais du mal à suivre la totalité des articles qui défilaient. Beaucoup d’analyses brillaient par leur pertinence, certaines propositions recueillaient un soutien presque unanime.

Mais il manquait quelque chose. Toutes ces initiatives étaient, comment dire, assez isolées. Indispensables, mais insuffisantes. Il manquait une coordination à tous ces désirs d’agir. C’est, je pense, l’affaire des partis politiques qui briguent les mandats. J’ai beau consulter leurs sites, lire leurs journaux, écouter leurs déclarations, je ne trouve que critiques certes justifiées, mais peu de propositions d’actions, ni de projets précis détaillés à mettre en oeuvre.

C’est de cela dont nous avons besoin, de programmes politiques fédérateurs. Pas de vagues déclarations d’intention, d’énoncés de principes fumeux, de listes de points trop généraux. Mais des programmes précis, complets, entrant dans les détails concrets des mesures à prendre dans tous les domaines : contrôle des flux financiers dans les entreprises privées, limitation des excès bancaires, politique de la ville, politique de protection sociale, politique extérieure (nos relations avec l’Europe), etc. etc.

Nous voulons une réponse à toutes nos questions TOUT DE SUITE. Le monde arrive à la fin d’un cycle outrageusement dominé par la secte libérale. Cela concerne autant notre hexagone que la planète entière. Chacun le pressent, mais nul ne sait vers quels horizons nous allons basculer.

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Un voyageur à domicile en quête d'une nouvelle civilisation.