CRÉATION

((/images/Etonnants voyageurs.jpg|Etonnants voyageurs|L)) Week-end à Saint-Malo pour la dix-neuvième édition du festival  »[Étonnants Voyageurs|http://www.etonnants-voyageurs.com] ». Un temps de rêve, un soleil incitant le visiteur nonchalant à relâcher avec volupté et sans l’ombre d’une pudeur son petit ventre débonnaire. Déambulé dans les allées des exposants sous la grande tente montée pour l’occasion comme chaque année le long du quai. Un peu assommé, une nouvelle fois, par la pléthore d’ouvrages proposés, par la quantité d’auteurs quêtant le passant pour une dédicace.

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/// En face, dans le palais du Grand Large dressé face à la mer, c’est le lieu des rencontres et des débats. Assisté à un débat intitulé  »NRF, terre d’aventure », qui s’interrogeait sur le renouveau et le caractère défricheur de la création littéraire française, à l’image de la NRF (Nouvelle Revue française), ce magazine littéraire fondé en 1908 sous le patronage d’André Gide. Discussion très intéressante, mais en même temps un peu frustrante tant il était clair que les écrivains présents$$Participants : Michel Braudeau, Alain Mabanckou, Gilles Lapouge et Michel Le Bris.$$ n’envisageaient le problème de la création littéraire que sous l’angle du seul acte d’écrire. Sans aborder le problème de la diffusion des écrits et de leur commercialisation. Dans un monde de l’édition de plus en plus soumis au diktat de la rentabilité commerciale et à une infrastructure de librairies de plus en plus sclérosée, le blocage ne tient pas seulement à la créativité littéraire, mais aussi et surtout, je suis bien placé pour le savoir$$Parallèlement à mon travail dans une « grande société d’édition française », j’ai monté ma propre boîte en 1997 avec ma compagne. Succès plus qu’honorable (grâce au soutien actif, entre autres, d’un certain B. Pivot). Nous voulions, figurez-vous, rien moins que « refléter » le monde dans lequel nous vivions en essayant d’en tirer les « raisons de vivre » (titre d’une de nos collections et explication du nom de notre petite société, le Reflet). Nous avons fini par lâcher prise, épuisés par des problèmes récurrents de distribution, lassés aussi, il faut bien l’avouer, par la pataugeoire gluante du monde étriqué de l’édition « parisienne ».$$, à son entourage économique. Chaque « rentrée littéraire » dégueule son nombre incroyable de titres inutiles, publiés dans le seul but de faire de la trésorerie sur le dos des libraires et de priver la concurrence de mètres linéaires disponibles. Pour le reste, seuls sont privilégiés ce que les « grands éditeurs » croient être les « gros coups ». Au final, des ouvrages sans envergure qui, après les essais formalistes asséchants du Nouveau roman, nous entraînent dans les cabinets moites de l’introspection intimiste. Emmerdant à en mourir d’ennui. Un nouvel Aimé Césaire aurait aujourd’hui toute les peines du monde à trouver ses lecteurs. Sans doute serait-il imprimé, mais réduit à un ou deux exemplaires tout au plus par point de vente, œuvre obscure perdue au fond d’un rayonnage, sans aucun article ni chronique à espérer dans les médias officiels pour la tirer de l’ombre… ///html

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/// Autre débat de haut niveau auquel il me fut donné d’assister, celui intitulé  »Comment dire l’indicible ». Celui-là traitait des difficultés d’écrire et de raconter le Mal à travers le drame du Rwanda$$Participants : Pierre Haski, Jean Hatzfeld, Abdourahman A. Waberi et Gilbert Gatore.$$. Je suis ressorti avec l’impression tenace et perturbante que s’il était difficile de dire le Mal une fois celui-ci commis, il était tout aussi ardu de le dénoncer AVANT qu’il ne soit perpétué. D’en faire prendre conscience et de faire réagir AVANT qu’il ne soit trop tard quand on le sentait inéluctablement monter en puissance (comme aujourd’hui dans notre pays sombrant dans la confusion). ///html

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/// Où donc sont les écrivains créateurs français d’aujourd’hui, où sont les philosophes, les intellectuels, ceux qui vont terrasser le Mal, et nous donner quelques pistes pour vivre avec un minimum de dignité et sans trop faire chier les voisins ? Où sont nos sherpas lumineux, nos éclaireurs, les Gide, les Camus, les Bourdieu, ceux qui sauront nous empoigner par le collet et nous soulever de la fange ? Où sont ces « voyageurs » de l’impossible auxquels il fait bon s’agripper quand les tempêtes de la médiocrité et de toutes les démissions soufflent en rafales ? Allons-nous, une fois de plus, les découvrir une fois le Mal commis ? En France, aujourd’hui, je n’en vois pas qui émergent. Peut-être avons-nous les génies que nous méritons. Mais ils existent, j’en suis sûr, il n’y a pas de raison. Suffit juste de chercher et de les dénicher là où ils sont tapis. Sans doute ailleurs que dans les livres, perfusés par les financiers aux manettes du monde de l’édition. Dans la musique ? dans les banlieues ? sur les blogs ? … Sur les blogs ? Ha ha, tiens tiens, ce serait une chouette idée : soyons nous-mêmes les Gide, les Camus, les Bourdieu bloggers de maintenant ! Il n’y a pas de petites ambitions ! C’est en tout cas ce que CHACUN d’entre nous devrait avoir en tête à CHAQUE lettre tapée sur son clavier. Que nous y parvenions ou non n’est pas le problème.

Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation, mais qui n'attend pas "le monde d'après" pour commencer à vivre.