SOS Méditerranée, témoin de l’extermination des négros

SOS Méditerranée, témoin de l’extermination des négros

Combien citent des chiffres pour signifier une invasion de l’Europe par les réfugiés ? Oubliant que l’on dénombre des êtres humains qui souffrent et qui meurent. Un fil de Maurine Mercier.


Cette semaine, j’aurais dû partir pour trois semaines au large des côtes libyennes à bord de l’Aquarius (SOS Méditerranée). Le navire est toujours à quai, à Marseille. Les récents développements politiques (conseil européen) forcent l’Aquarius à prendre du temps pour évaluer la situation. Plus de deux-cents personnes noyées ont été recensées en mer ce week-end.

En attendant de pouvoir partir en mer avec l’Aquarius et de pouvoir rendre compte de ce qui se passe en Méditerranée centrale, voici le témoignage de Max Avis, coordinateur adjoint des sauvetages, lors de la conférence de presse du 30 juin à Marseille.

« Je vais vous raconter plusieurs histoires mais je vais commencer par une définition. Il y a une différence entre interception et sauvetage. Le sauvetage signifie sauver quelqu’un qui est en danger. Lorsqu’on sort quelqu’un d’une situation de danger pour lui imposer une situation plus dangereuse encore, ça n’est pas une opération de sauvetage, c’est une interception. (…) Je vais vous raconter plusieurs histoires qui se sont déroulées dernièrement à bord de l’Aquarius.

Tirer en l’air avec des AK47

Imaginez… on a deux mille personnes autour de l’Aquarius sur des embarcations pneumatiques. On tente de stabiliser la situation en distribuant des gilets de sauvetage. Il y a environ vingt zodiacs autour de nous. Au beau milieu de l’opération, les gardes côtes libyens apparaissent.

Ils commencent à tirer en l’air avec des AK47 (armes automatiques). Ils tirent aussi avec leurs armes lourdes, montées sur leurs navires, peut-être du calibre 50. Ça vire au cauchemar. Nous avons une centaine de personnes dans l’eau. On nous appelle de tous les côtés. Mon collègue attrape la main d’un homme en train de couler. Au même moment, je vois un Libyen, avec son arme automatique depuis son bateau qui nous dit « Lâchez cet homme !». A ce moment-là commence la négociation la plus étrange de ma vie.

Je dis à ce type : « Vous avez tellement de gens, là… S’il vous plait, est-ce que vous ne pouvez pas juste nous laisser aider celui-ci ? ». Sa réponse, avec son arme à la main : NON. Ça a duré très longtemps et à la fin, nous avons pu ramener cet homme à bord de notre bateau.

Lors de ce même sauvetage, alors qu’on s’approchait des pneumatiques desquels les gens sautaient à l’eau, on voyait les garde-côtes libyens tenter de leur extorquer de l’argent. Non seulement ils n’ont pas assez de bateaux mais leurs bateaux ne sont pas adaptés pour procéder au sauvetage en mer. Et puis, surtout, ces gens ne sont pas entraînés adéquatement pour de telles opérations.

Je vous le demande : qu’est-ce que la Libye si ce n’est un pays dont personne ne peut dire qui le dirige ? Et tout à coup, comme par miracle, ce pays ce pays aurait des garde-côtes équipés et formés ?

Pas de coordonnées des bateaux en détresse !

Dimanche passé, alors que nous naviguions dans la zone de sauvetage, les coordonnées des bateaux en détresse ne nous ont pas été données. Pour nous empêcher de leur venir en aide.

TOUS les bateaux sont censés recevoir un message envoyé par satellite dans toute la zone concernée. Tous les navires reçoivent ces messages. Étrangement, nous sommes le seul et unique patrouillant dans la zone à ne pas l’avoir reçu. Nous étions à soixante-dix miles du bateau en détresse.

Nous aurions pu donc arriver là où plus de mille personnes se trouvaient en détresse, mais nous serions arrivés avant que les garde-côtes libyens ne les interceptent. Étrangement, ce message ne nous est jamais parvenu. Aucune information non plus de la part des autorités de coordination des sauvetages.

Cent-vingt disparus

Nous avons reçu l’ordre de quitter une zone alors que nous étions en train d’entreprendre la recherche d’un bateau pneumatique, le tout coordonné par les garde-côtes italiens qui organisaient l’opération.

Un bateau de patrouille libyen est arrivé. Agressif. Il s’est approché et on nous a ordonné par radio de quitter la zone immédiatement et qu’ils se chargeraient, eux, de la recherche. Ceci est illégal, tout d’abord. Ensuite, ils n’avaient pas les capacités de faire une recherche efficace dans la zone. Le bateau pneumatique n’a jamais pu être retrouvé. Cela signifie cent-vingt âmes perdues.

Pas la permission de procéder au sauvetage

Une dernière histoire que je veux vous raconter. J’étais à cette distance (il écarte les bras) d’un jeune homme sur une embarcation en train de couler. Nous n’avons pas obtenu la permission de procéder au sauvetage. Nous avons dû attendre plus d’une heure qu’un bateau libyen, supposé arriver, n’arrive.

J’ai dû mentir aux personnes sur cette embarcation pour qu’elles restent le plus tranquilles possible. Si j’avais dû leur dire la vérité, cela aurait pu provoquer un mouvement de panique et dans ces situations, ils peuvent se tuer les uns les autres en tentant de ne pas couler. J’ai dû leur expliquer en les regardant droit dans les yeux que nous allions les embarquer pour les emmener en Europe alors que je savais que cela ne serait pas le cas.

Leur bateau se remplissait de plus en plus d’eau. Et ce sont les garde-côtes libyens qui sont venus les intercepter. Ceux qui luttent contre les opérations de sauvetage se rendent responsables – dans le pire des cas – de la mort de ces gens qui n’ont pu être sauvés.

C’est aussi simple que cela. Est-ce que tenter de quitter la Libye – pays dans lequel on sait que ces gens meurent – est-ce que cela représente un crime qui mérite la mort ? Et ce que, dans l’époque dans laquelle nous vivons où on peut envoyer des gens sur la lune, est-ce impossible pour nous de gérer cette crise d’une manière civilisée et humaine ? » (Témoignage de Max Avis, Marseille, le 30 juin 2018 lors de la conférence de presse de SOS Méditerranée, traduit de l’anglais.)

=> Source : Maurine Mercier. Intertitres : Partageux.


Droit maritime. « Tout capitaine de navire a pour devoir de prêter assistance à toute personne qui se trouve en situation de détresse en mer, sans aucune considération de la nationalité de la personne, de son statut ou des circonstances dans lesquelles elle a été trouvée. Ce qui prime, c’est le fait que la personne est en détresse, et c’est un devoir absolu. »

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Un citoyen ordinaire à la rencontre des personnes cabossées par la vie.