Le Grand jeu : divina sanctio

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Ainsi, le système impérial a décidé d’aller jusqu’au bout dans sa confrontation avec la Russie et l’intégration eurasienne. À l’image d’un McCain à moitié gâteux tirant ses dernières salves avant de rejoindre l’enfer, l’État profond de l’hégémon déclinant, désormais réfugié au Congrès américain, choisit la voie jusque-boutiste. Un grand classique de l’Histoire. C’est comme ça que les empires chutent ; c’est également comme cela que les grandes guerres commencent…

Les sanctions de Washington ont immédiatement été qualifiées par Poutine d’ « illégales et extrêmement cyniques », le président russe parlant même d’ « impudence » américaine. La patience de Moscou a atteint ses limites et Vladimirovitch, d’habitude mesuré, n’a pas fait le voyage pour rien :

Désormais, ce sera du tac au tac et les provocations ne seront plus laissées sans réponse. Le temps de la tolérance est passé et ce sont comme on le sait 755 vrais ou faux diplomates (combien d’espions parmi eux ?) états-uniens qui vont faire leurs valises, même si le Kremlin, magnanime, leur laisse jusqu’au mois de septembre. Bien que cette décision soit en réalité un simple retour à la parité, cela constitue la plus grande expulsion de personnel diplomatique des temps modernes. On comprend que l’ambassadeur US soit déçu

Et ceci n’est qu’une première réponse aux expulsions hivernales d’Obama, d’autres devraient suivre afin de riposter plus spécifiquement au vote sardonique du Congrès (on parle par exemple des exportations de titane dont dépend Boeing) pour « ramener les États-Unis à la raison ». Car ces sanctions, dont l’objectif est double, ne trompent évidemment personne.

Il s’agit d’abord de torpiller tout rapprochement américano-russe voulu contre vents et marées par Trump, qui sera d’ailleurs obligé de signer la loi car un veto présidentiel sera facilement contourné (revote aux deux tiers) comme lors de l’affaire Obama-Saoudie. Le bill du Congrès est particulièrement machiavélique en ce sens qu’il lie les mains de la Maison blanche ; le texte prévoit en effet un mécanisme inédit empêchant plus ou moins le président américain de lever les sanctions.

Grand jeu oblige, il s’agit surtout d’intimider les Européens afin de rompre l’intégration énergétique de l’Eurasie et, en particulier, saboter le Nord Stream II. Il n’est évidemment pas anodin que ce vote intervienne au moment où la guerre syrienne est perdue pour l’Empire, barrant définitivement la route aux pipelines pétromonarchiques vers le Vieux continent qui auraient permis d’isoler énergétiquement la Russie.

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Union Européenne, Allemagne, France ou encore Autriche sont vent debout contre ces sanctions qu’ils jugent illégales et « violant le droit international » ; Bruxelles et Berlin menacent de répondre par des mesures de rétorsion. Nous évoquions ce bouleversement il y a un mois quand la crise était déjà dans les tuyaux :

Suite aux sanctions susceptibles de toucher des entreprises européennes impliquées dans le Nord Stream II, Berlin n’en démord pas et continue sur sa lancée :

« Nous estimons qu’il est inacceptable qu’une loi [américaine] puisse demander aux Européens de renoncer au gaz russe pour nous vendre du [gaz] américain à la place, à un prix bien plus élevé », a lancé le ministre allemand des Affaires étrangères Sigmar Gabriel le 29 juin, en visite officielle en Russie, rapporte le quotidien allemand Handeslbatt. (…)

En outre, un communiqué commun signé le 15 juin par le chancelier autrichien et le ministre allemand des Affaires étrangères a précisé : « L’approvisionnement énergétique de l’Europe est une question européenne qui ne concerne en rien les États-Unis d’Amérique. C’est à nous [les pays européens] et non aux États-Unis de décider de qui nous livre notre énergie et de quelle façon. »

C’est nouveau, ça… Les euronouilles ont, sous pression américaine, torpillé le South Stream qui aurait pourtant rapporté des bénéfices considérables, notamment dans les Balkans ; ils ont laissé pendant des années Washington faire la pluie et le beau temps énergétique. Et voilà que soudain, le Vieux continent ouvre un œil, affirme (dans les mots en tout cas) son refus. Quelle révolution copernicienne : trente ans de vassalité européenne volent en éclats et l’on voit des signes d’un retour aux années 80, quand les États défendaient encore leurs prérogatives énergétiques face aux Américains, comme dans l’affaire du gazoduc sibérien.

Que s’est-il donc passé ? La réponse tient en cinq petites lettres : Trump. Ou plus exactement son élection. L’empire n’a plus de direction, plus de centre de commande, les vassaux s’égaillent dans la nature et se retournent contre l’ancien maître. Phénomène classique.

Un retour sur ce gazoduc sibérien n’est pas inutile car il montre la gradation dans l’asservissement énergétique de l’Europe à l’empire :

Au hasard des lectures, votre serviteur est tombé sur un rapport parlementaire en date du 3 février 2016 portant sur l’extraterritorialité de la justice américaine. Dans un parallèle entre les impérialismes athénien et US, nous avions vu l’importance de la question :

Dans le domaine juridique, les tribunaux athéniens devinrent progressivement seuls compétents pour les affaires intéressant les citoyens des cités alliées qui allaient désormais à Athènes plaider leur cause. Ce transfert de souveraineté judiciaire n’est pas sans faire penser à l’évolution actuelle avec les amendes infligées à BNP-Paribas ou à la banque suisse UBS. C’est à l’époque de George W. Bush, que les États-Unis décidèrent que leurs lois s’appliqueraient à tous ceux qui exercent tout ou partie de leurs activités sur le sol américain, sont cotés sur une bourse américaine, y effectuent des opérations bancaires ou utilisent le dollar pour leurs opérations financières ou commerciales. Sont ainsi visées la quasi totalité des banques et des grandes entreprises mondiales, car le dollar est encore la monnaie dans laquelle se libellent la plupart des contrats commerciaux. Dans la guerre économique qui fait rage, les Américains veulent imposer leur modèle de régulation juridique et le font à travers un chantage relativement simple : si vous voulez vendre ou produire aux États-Unis, si vous voulez utiliser le dollar, vous obéissez à nos lois. Et vous adhérez à notre vision du monde… Ces décisions, prémices d’un droit extraterritorial appliqué par l’empire dominant, nous font en fait revenir 25 siècles en arrière.

Cette approche est bien sûr risquée car susceptible de torpiller le rôle du dollar, pilier de l’empire. Mais les États-Unis n’en ont cure, tellement cela leur paraît naturel, comme l’explique en introduction le rapport parlementaire en question (p. 15) :

Du point de vue défendu à Washington, la plupart des lois et pratiques que nous qualifions d’« extraterritoriales » – et critiquons en tant que telles – ne le sont pas.

Les États-Unis adoptent parfois des dispositifs délibérément extraterritoriaux destinés à sanctionner des entités étrangères, généralement des entreprises, qui se refuseraient à appliquer certaines de leurs règles, par exemple l’arrêt des « transactions » de toutes natures avec des personnes, entités ou États ciblés comme terroristes ou pratiquant la prolifération nucléaire.

Mais il est notable qu’ils ne considèrent pas comme extraterritoriales les dispositions qui justifient, selon eux, la plupart des sanctions financières infligées ces dernières années à nos entreprises ou nos banques pour des faits de corruption ou de non-respect d’un embargo économique américain : certes ces entreprises étrangères effectuaient à l’étranger les transactions ou les versements de pots-de-vin qui leur ont valu des amendes, mais comme elles ont utilisé les facilités de New York pour compenser des opérations en dollars, ou bien y sont cotées à la bourse, cela suffisait, du point de vue qui est mis en avant, à les soumettre de plein droit à la loi américaine au même titre que des entreprises américaines. Les juristes américains soutiennent qu’il ne s’agit pas d’une application extraterritoriale de leurs lois, puisque « quelque chose » rattachait toujours les faits en cause au territoire américain. Pourtant, on le verra dans la partie du présent rapport consacrée à l’analyse juridique, ce « quelque chose » est parfois bien ténu et discutable.

Attitude typique d’un empire nombriliste pour lequel les territoires lointains — l’Europe en l’occurrence — doivent naturellement suivre la voie du centre et s’y conformer. Or, cela n’a pas toujours été le cas… En p.119 est rapportée l’affaire du gazoduc sibérien :

Au début des années 1980, la France et l’Allemagne étaient entrées en négociation avec l’URSS pour accroître la fourniture de gaz soviétique à l’Europe occidentale, ce qui passait par la construction d’un gazoduc depuis le gisement d’Ourengoï en Sibérie. Un consortium fut alors constitué, comprenant plusieurs filiales européennes d’entreprises américaines.

Cependant, l’administration américaine était décidée à bloquer un projet qui renforçait la dépendance européenne aux hydrocarbures soviétiques et devait amener des devises à l’URSS. Suite à l’instauration de la loi martiale en Pologne en décembre 1981, le président Ronald Reagan décréta des sanctions économiques contre l’URSS, notamment dans le secteur énergétique, qui s’imposaient également aux filiales américaines à l’étranger. Cela n’empêcha pas la signature du contrat avec les Soviétiques et la Communauté européenne réagit aux pressions américaines par des mesures radicales, comme la réquisition des entreprises qui prétendaient appliquer les sanctions américaines ou la menace de poursuites pénales contre elles.

Après une phase de grande tension, où les États-Unis révoquèrent les licences d’exportation de certaines entreprises européennes, l’évolution de la situation politique (avec la libération de M. Lech Walesa en Pologne) permit un apaisement : les États-Unis levèrent leurs sanctions et rétablirent les licences européennes suspendues.

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Sous la Guerre froide, le Grand jeu énergétique, déjà… Mais ce qui frappe, c’est évidemment la réaction furieuse du Vieux continent. La construction européenne, projet américain dès le départ, n’en était qu’à mi-chemin dans les années 80 : CEE non fédérale, institutions sans réel pouvoir, Etats qui avaient encore leur mot à dire etc. Bref, une Europe qui, si elle s’était engagée en catimini sur le chemin de ce qu’elle allait devenir, à savoir une simple succursale états-unienne, n’était pas encore suffisamment intégrée pour suicider les intérêts européens au profit de tonton Sam. Sur l’événementiel de la méchante passe d’armes euro-américaine lors de cette affaire de gazoduc, on pourra lire ceci

Les choses changent partiellement la décennie suivante (p. 119-120) :

En 1996, le Congrès avait adopté les lois dites Helms-Burton et d’Amato-Kennedy qui sanctionnaient délibérément les entreprises non-américaines qui auraient certaines activités économiques à Cuba, en Libye et en Iran. Ce qui était encore la Communauté européenne avait là-aussi réagi vivement (de même que d’autres pays pourtant très liés aux États-Unis, comme le Canada). La réaction européenne avait comporté :

– l’adoption d’un règlement interdisant aux citoyens et entreprises communautaires de se conformer à ces lois (voir encadré infra pour plus de détail) ;

– une saisine de l’OMC (procédure non aboutie car abandonnée) ;

– la recherche d’une solution politique négociée.

De fait, la réaction européenne avait été efficace : lors du sommet Communauté/États-Unis du 18 mai 1998, les deux parties étaient parvenues à un accord sur la levée des procédures contre les entreprises européennes qui étaient dans le viseur de l’administration américaine (notamment Total pour ses investissements en Iran) et des dispositifs durables de dérogation au profit de ces entreprises, en échange d’engagements européens de principe (tels que tenter de dissuader l’Iran d’acquérir des armes de destruction massive).

Nous sommes alors en pleine apogée de l’empire US, après la chute de l’URSS et avant le retour de la Russie et de la Chine. Le traité de Maastricht a été approuvé, l’euro et l’Europe fédérale sont dans les cartons, le noyautage systématique des institutions européennes par Washington commence. Si les pays du Vieux continent se défendent encore, c’est avec un seul bras…

Et nous en arrivons à nos années 2010. L’UE n’est plus que le faire-valoir de l’empire qui peut également, deux précautions valent mieux qu’une, se reposer sur ses hommes de paille à la tête des États : les fameux partis dits « de gouvernement » (UMPS en France, CDU-SPD en Allemagne etc.) passés au moule des Young leaders (…)

Aujourd’hui, ce château de cartes est en péril et ce blog l’a suffisamment documenté ces derniers mois, ce qui ne démonte apparemment pas les jusqu’au-boutistes. Les vassaux de l’empire tentent-ils un dernier baroud d’honneur avant que l’inévitable principe de réalité ne revienne en force ?

Il est revenu… Après l’acmé impérial 1996-2016, qui portait déjà en germe son déclin, nous voilà rendus au début des années 80 et à l’affaire du gazoduc sibérien, quand les Européens défendaient encore leurs intérêts.

L’élection de Trump, le Brexit mais aussi la défaite du « camp du Bien » en Syrie ont envoyé d’immenses ondes de choc et le château de cartes ne tient plus qu’à un fil. L’on assiste d’ailleurs à l’autodestruction, « au carré » si l’on peut dire, de l’unité impériale. Après l’intronisation du Donald à la Maison blanche, l’on a en effet un temps considéré Berlin comme la deuxième Washington dans un remake de L’empire hors les murs, avec Frau Merkel dans le rôle de régente. Une sorte d’alliance Congrès US + euronouilles face à l’axe Trump-Poutine. Or, c’est cette alliance même qui est aujourd’hui elle aussi en train d’éclater avec le vote du Congrès et la rébellion européenne contre celui-ci !

Il est encore trop tôt pour savoir si les dirigeants européens résisteront aux faucons états-uniens ou s’ils feront une Tisza, du nom de ce premier ministre hongrois qui, en 1914, s’opposa aux velléités guerrières de la partie germanique de la double monarchie d’Autriche-Hongrie avant de céder, avec les conséquences que l’on sait pour le monde et pour son pays, amputé des deux-tiers.

Mais la recomposition tectonique à laquelle nous assistons laisse de toute façon rêveur. Pour résumer très schématiquement en trois dates (respectivement, il y a un an, six mois et aujourd’hui) :

  • Congrès + Maison blanche + UE     VS     Moscou
  • Congrès + UE                                  VS     Moscou + Maison blanche
  • Congrès                                           VS     Moscou + Maison blanche + UE

Le constat est terrible pour le système impérial… Le plus piquant est de voir à la fois le Donald et les Européens, qui ne s’apprécient guère, c’est bien connu, suivre chacun de son côté le même mouvement de rapprochement avec la Russie.

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=> Source : Le Grand jeu

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L'observateur des soubresauts géopolitiques au Moyen-Orient