Réfugiés : un épisode de la guerre des cantines à Calais

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Attention : violence insoutenable ! La glorieuse bataille de Calais narré par une épouvantable ennemie de l’intérieur et des valeureux fonctionnaires de l’Intérieur.


Il y avait environ quarante à cinquante bénévoles à la distribution de nourriture ce midi-là. La plupart des associations étaient représentées : Salam, le Secours catholique, l’Auberge des migrants, RCK Refugee Community Kitchen… les CRS étaient nombreux eux aussi, et avaient donné l’ordre de ne pas distribuer de nourriture, comme ils l’avaient fait déjà la veille.

Une première escarmouche au timbre-amende

Les associations ne voulaient pas accepter un jour encore de priver les réfugiés de nourriture, mais étaient désemparées. Personne ne savait quoi faire, tout le monde attendait, allait et venait. Des réfugiés étaient massés de part et d’autre de la zone, ils attendaient eux aussi. Une bénévole me rapporta que le matin même, la distribution de thé de Salam avait été empêchée par la police, et certains bénévoles déploraient que moins d’une centaine de personnes ait pu avoir à boire. Un autre volontaire m’expliqua que quelques minutes avant mon arrivée, des réfugiés s’étaient approchés des CRS, en s’allongeant sur le sol pour montrer leur intention pacifique, et avaient demandé à boire. Peine perdue.

Des motards de la gendarmerie sont arrivés pour verbaliser les véhicules (camionnettes contenant la nourriture, ou voitures personnelles des bénévoles de Salam) pour stationnement partiel sur le trottoir. (Pour info, la pénalité aurait été plus importante si les véhicules avaient été stationnés sur la route uniquement, ce qui aurait constitué un délit, dixit le commissaire-adjoint présent ce jour-là.)

La situation n’évoluait pas, tout le monde battait le pavé, associatifs et CRS mélangés. Personne ne voulait céder de terrain, tout le monde était dans l’attente.

Une conjuration des boîtes à tartines

Cependant, quelques volontaires de RCK ont discrètement préparé des bentos de nourriture à l’arrière de leur camion. Ils en ont rempli trois cagettes.

À un moment, j’ai vu que deux volontaires s’étaient saisis des cagettes pleines et s’approchaient du côté de la zone en bordure de bois, où des réfugiés attendaient. Cela a créé un léger mouvement en direction du bois, un certain nombre de personnes s’est mis à marcher. Natalia, une volontaire, a même commencé à courir pour rejoindre les porteurs de cagettes ; je lui ai suggéré «  Don’t run » pour ne pas créer un mouvement de panique. Des CRS aussi se sont mis en marche dans la même direction.

Tout a été très vite ensuite. Les cagettes ont été déposées au sol, à quelques dizaines de mètres des réfugiés. Des volontaires ont saisi des bentos et se sont dirigés vers les réfugiés. Tout le monde s’est demandé quoi faire. D’autres volontaires prenaient des bentos et commençaient à avancer, j’ai fait de même. Devant moi, le mouvement des CRS se dirigeait vers la droite (ils étaient éparpillés), j’ai vu qu’à gauche, le champ était libre, et j’ai avancé.

Un dangereux attentat au riz-tomate au curry

Après quelques pas, j’ai senti quelqu’un courir derrière moi et m’attraper violemment le bras. J’ai ensuite agi par réflexe de défense : j’ai crié (« Hola hola hola ! », c’est assez drôle sur la vidéo) et, comme j’étais entravée à la fois par un bras qui était attrapé, et par ma boîte chaude dans les mains, j’ai jeté celle-ci en l’air. Ce faisant, j’ai eu l’idée que ce jet pourrait aussi attirer l’attention de tous les volontaires encore calmes, au loin, qui n’avaient pas compris ce qui se passait, un peu comme l’aurait fait une fusée de détresse.

La boîte s’est ouverte en l’air et la nourriture est retombée en pluie. À ce moment, j’ai reconnu qui me tenait : le commissaire-adjoint. Il avait été aspergé par la nourriture.

Je n’ai plus bougé. Le policier a commencé à m’emmener sur le côté, je l’ai suivi. Il m’a ensuite tiré sur le bras (comme si je devais courir pour le suivre ?) Je ne comprends toujours pas ce geste, mais je m’en suis défendue en m’écriant : « Ne me brutalisez pas ! Je coopère… Ne me brutalisez pas ! » Il a cessé et m’a conduite à la camionnette de police, où j’ai attendu près de deux autres CRS.

Une punk à chiens anarcho-autonome hyper-violente

Comme quelques instants après il est revenu auprès de nous, je lui ai présenté mes excuses, et j’ai cherché à lui procurer un mouchoir pour s’essuyer le visage. Malheureusement je n’en avais pas. J’ai demandé au CRS s’il avait des mouchoirs pour son collègue, il m’a répondu : « Il va se débrouiller. »

J’ai présenté à nouveau mes excuses au policier sali en disant que je regrettais de ne pas avoir de mouchoir, il m’a répondu que « ça ne suffirait pas ». En tout, je lui aurai présenté trois fois mes excuses.

J’insiste sur cette question de politesse, car je pense que cela est déterminant dans les relations avec la police (et avec toute personne en particulier !) Mon passage ensuite au commissariat et mes 22 heures de garde-à-vue l’ont confirmé. […]

=> Source : Anne Malaud. Où tu peux lire la suite avec le récit de sa gardav. Anne Malaud, psychologue clinicienne à Lyon, était venue à Calais pour donner un coup de main. (Intertitres : Partageux.)

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<p>Un citoyen ordinaire à la rencontre des personnes cabossées par la vie.</p>