La galère sans fin des enfants dyspraxiques

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Ma candidate insoumise a reçu la lettre d’une association de parents de gosses dyspraxiques qui dit le ras-le-bol des galères. Dans la litanie des doléances on relève l’incompréhension des enseignants, les attentes sans fin à la MDPH, maison départementale des handicapés, le non-respect des contrats, l’impossibilité pour les parents modestes de payer les séances de rééducation.


« Excellent travail. 2/20. Apprenez à écrire. »

« Écriture déplorable », « élève peu soigneux », tous mes carnets de notes d’écolier ont toujours insisté, et lourdement, sur ma « mauvaise volonté ». « Ne fait aucun effort pour l’écriture. » J’étais adulte quand le clavier — tu ne peux pas mesurer le soulagement ! — m’a enfin permis d’écrire sans douleurs et sans crampes. J’ai découvert tardivement, via mon fils en proie aux mêmes affres, que notre difficulté était répertoriée et portait un nom, la dyspraxie, qui n’avait rien à voir avec l’effort ou la volonté.

« Très bien. 2/20. Pour vos hiéroglyphes. »

Il n’est personne pour s’ériger contre l’idée d’accueillir au mieux tous les enfants. La pierre d’achoppement, c’est le financement. C’est le premier point qui fâche. Il faut de l’argent. Combien d’attentes, de procédures labyrinthiques, de décisions négatives ne sont dues qu’au « manque de moyens » ? Pas la peine de finasser, cet argent il faut le prendre, par l’impôt, dans les poches qui sont pleines. Et pas dans celles des familles. Les plus belles déclarations d’intention, les meilleures propositions concrètes en faveur des dyspraxiques, dyslexiques, dysgraphiques ne valent rien si on ne parle pas gros sous. Le programme L’Avenir en commun ne serait pas crédible sans son volet financement avec quatorze tranches d’imposition sur le revenu.

« Bon travail. 2/20. Abandonnez l’écriture cunéiforme. »

La deuxième pierre en travers du chemin, c’est le regard porté sur le non-conforme. Changer cela passe par l’éducation où l’on apprend à respecter la personne qui n’est pas comme nous — handicap, couleur de peau, langue, religion, orientation sexuelle, etc. Cela passe par la formation du personnel enseignant pour lui faire oublier morale de bistrot et psychologie de comptoir alors que l’on a affaire à un handicap ou un trouble de l’apprentissage. Mais c’est aussi un changement culturel global où l’on cesse de penser au « coût » pour penser d’abord à l’épanouissement des êtres humains. De tous les êtres humains. On ne peut être une île heureuse dans un océan de malheur.

« 2/20. Quand ferez-vous un effort pour écrire ? »

Les candidats aux législatives reçoivent un grand nombre de sollicitations à se prononcer sur tel ou tel sujet. Elles laissent l’impression d’un kaléidoscope dont chaque facette serait indépendante voire concurrente de sa voisine. Il ne faut pas nous penser en « clients » dont on devrait satisfaire les revendications catégorielles. Par exemple, un urbanisme accessible aux fauteuils roulants, ce n’est pas bon pour les seuls handicapés en fauteuil. C’est bon pour la société toute entière. Pour le sportif qui a un pied dans le plâtre, pour la mère avec un bébé dans la poussette, pour le petiot qui fait ses premiers pas, pour le père qui transporte les courses de la semaine, pour la personne âgée « encore valide mais bon… », pour le chariot de déménagement de la famille, pour l’artisan qui vient faire un petit chantier, etc. On ne peut être une île heureuse dans un océan de malheur.

« 2/20. Écriture toujours aussi déplorable. »

Répondre aux besoins des enfants non-conformes implique de créer des emplois qualifiés. Dans une société avec tant de chômage, les associations doivent insister sur le nombre et la diversité des emplois nécessaires à l’éducation des enfants affectés d’un handicap ou d’un trouble de l’apprentissage. Cela permet de relier deux points en apparence éloignés. Cela permet de sortir du procès en revendication catégorielle. Cela permet de rappeler que l’on ne peut être une île heureuse dans un océan de malheur.

« 2/20. Vous insistez ? Moi aussi ! »

Et puis les associations de parents — ça permet encore de sortir de la revendication catégorielle — ne doivent pas oublier les AVS, auxiliaires de vie scolaire, dans leurs cahiers de doléances. Précaires, à temps partiel, mal payés, trop souvent regardés comme quantité négligeable, les AVS sont la cheville ouvrière de l’entrée dans les apprentissages des enfants non-conformes. Les associations de parents doivent se battre pour que les AVS soient reconnus à leur juste mesure, bien payés, bien formés, bien traités. On ne peut être une île heureuse dans un océan de malheur.


« C’est ça qu’est important
La date de la bataille de Marignan
Oui, c’est ça qu’est important ! »

« Le professeur m’a dit que j’étais intelligent mais… pas comme il le faudrait. C’est pas de la bonne intelligence. » J’ai pleuré la première fois que j’ai entendu “Le cancre” de Leny Escudero. Pleuré à chaudes larmes. Pleuré de rage. Pleuré de dégoût. L’ancien gosse remontait violemment à la surface. Des décennies après je me souviens encore où j’ai entendu “Le cancre” pour la première fois. Bafouille dédicacée à ma sœur en douleur Annie la dyslexique.

La chanson :

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<p>Un citoyen ordinaire à la rencontre des personnes cabossées par la vie.</p>