Le parking des vivants et des disparus

La photo : Plume-dans-loeil.jpg

En sortant du magasin de fruits et légumes je butte sur Fantôme. On se connaît depuis une dizaine d’années. Fantôme, c’est un zonard. Mon père aurait dit que c’est “une herse” : il n’a que la peau sur les os.

Ça fait un moment qu’on ne s’est pas vus. On s’embrasse. Ça nous fait plaisir de nous rencontrer. Fantôme, il a longtemps vécu sous la tente, dans un squat, dans une caravane ou dans un camion. Il s’est un peu assagi ces dernières d’années. Sédentarisé dans un appartement, il a délaissé les opiacées et ne taquine plus trop la bouteille. Il n’a pas quarante ans et plus beaucoup de dents.

« Jo m’a dit qu’il t’avait rencontré. » Ah ça je ne risque pas d’oublier la dernière rencontre avec Jo ! J’étais sur le parking et un grand motard aux larges épaules, coiffé d’un casque intégral, me fonce dessus presque en courant. Arrivé à un mètre de moi, il enlève son casque et se jette dans mes bras tellement il est content de me voir. T’aurais vu les soupirs de soulagement des clients qui s’attendaient à une baston rapport au mouvement furieusement décidé du mastard tout en noir… Le vigile remballe son téléphone.

Depuis que Jo a délaissé cannabis et boutanche il bosse comme manœuvre dans le bâtiment. Trouve toujours du boulot : l’essayer c’est l’adopter. Sa carrure d’armoire normande impressionne et le gars a une force peu commune pour expédier fissa les boulots les plus rudes.

Avec Fantôme on continue le tour du parking. Le mur du primeur, c’était le dossier de Dorù, un roumain qui mendiait ici et tisanait un peu trop quand il n’avait pas de boulot au noir sur les chantiers. Et Dorù, qui partait parfois mais jamais plus de quelques semaines, on ne l’a pas revu depuis Noël dernier. Aucune chance qu’il soit resté en Roumanie où le climat est trop malsain pour un Rrom. Qu’est devenu Dorù ?

Papy, c’était l’autre mendiant attitré du parking. Un vieux de la vieille. Toujours assis contre l’abri des charriots. Des années qu’il mendiait ici tous les jours ouvrables. Il s’était donné pour pseudo un nom de famille de cirque parce qu’il avait bossé dans un cirque. Son évasion après avoir été apprenti puis ouvrier en usine. Papy, il se mettait au chaud quand le thermomètre tutoyait trop souvent le zéro. Et réapparaissait dès les premières fleurs de mars.

Alors on ne s’est pas inquiété quand on ne l’a pas revu. Au début. Mais voici bientôt trois ans qu’on est sans nouvelles. Il ne restait jamais longtemps absent aux beaux jours. Qu’est devenu Papy ?

Papy. Nul ne sait son véritable nom. Même son prénom reste incertain. Avec ça, va rechercher s’il est décédé dans une autre ville ! Sous quelle identité ou absence d’identité ? C’est ainsi que le collectif Les morts de la rue a bien du mal à répertorier entre 400 et 500 morts chaque année, le cinquième des décès survenus.

La nature a horreur du vide. Des nouveaux mendient sur le parking. Une jeune femme sympa qui me raconte ses difficultés, une Rrom entre deux âges, un vieux encore tout honteux d’en être arrivé là.

Pendant qu’on bavardait avec Fantôme je songeais aux belles âmes qui nous reprochent d’aider les réfugiés. Ce serait au détriment de nos SDF à nous. Les mêmes citoyens qui nous reprochent de les attirer dès que l’on bouge le petit doigt pour un zonard comme Fantôme ou un clochard comme Papy.


Photo : La plume dans l’œil, des mots et des images pour habiller la rage. Un blogue qui mérite ta visite régulière.

« E n’i a totjorn quauqu’un / Que n’aima pas lo lum.  »  Il y a toujours quelqu’un qui n’aime pas le jour/la lumière. Massilia Sound System chante “Bouteille sur bouteille.”

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<p>Un “voyageur à domicile” en quête du monde d’après.</p>