JOUR DE PLUIE

((/images/Cargo.jpg|cargo|C)) Aujourd’hui, ma petite oiselle m’a appelé, affolée. — Papa, tout à l’heure, je suis tombée sur le quai du métro. Il y avait plein de monde qui descendait de la rame. Ils sont passés sans me voir, sans s’arrêter. N’ont même pas vu mes béquilles. Mon oiselle a vingt ans, vaillante et amoureuse autant que faire se peut. Mais voilà, en ce moment, elle a un problème à une jambe — ne me demandez pas quoi, même le gratin de la médecine ne sait toujours pas. Depuis un an, elle marche avec des béquilles, tire sa jambe et sa douleur. — Juste avant, à la FNAC, je faisais mes courses de Noël. Il y avait foule. J’ai voulu passer par la caisse dite “prioritaire”. Les gens dans la queue n’ont pas voulu. Ils ont dit qu’eux aussi attendaient depuis longtemps.

°°°°°°°°°° Il y a des jours comme ça où rien ne va. Bas de nuages, chargés d’humidité, neurasthéniques comme les squelettes des arbres en deuil de leur feuillage. Des jours où votre tête meuble le vide avec de vieilles histoires. Mai 1960. Mes parents viennent de monter de leur province profonde à Paris. Il reste un mois d’école. Je débarque dans une sorte de caserne à murs surélevés. À la récré, on nous siffle avec un sifflet à roulettes pour nous faire mettre en rang. Jamais vu ça avant ! Le pire arrive quand, pour un motif tellement futile que je ne m’en rappelle pas, une sombre brute maigrelette à odeur de renfermé me fait joindre les doigts vers le haut avant d’y abattre sa règle plate. Jusqu’à présent, j’avais plutôt été un élève honorable. Mon dernier petit titre de gloire provincial : un prix d’honneur avec à la clé ”Le Roman de Renart” et ses histoires d’anguilles. Après le coup de règle, terminé, j’allais mettre un point d’honneur à collectionner les zéros pointés et les heures de colle. °°°°°°°°°° J’ai essayé d’oublier la pluie, les bourrasques de vent et les arbres chauves. Me suis réfugié sur le web, évité les sites où s’étalaient la misère et les dérives du monde. Mais ça n’allait guère mieux du côté de mes sites favoris. Temps maussade sur les ondes virtuelles. Des “amis” d’un même groupe politique s’y étrillaient avec application sur des sujets badins. Invectives et noms d’oiseaux fusaient, cinglants comme des coups de règles sur le bout des doigts. Dehors, un cargo est passé dans la brume. J’ai attrapé mes jumelles, essayé de distinguer l’équipage dans le poste de commandement. Sur le pont, deux hommes étaient appuyés au bastingage. Qui étaient-ils, que faisaient-ils là, dehors dans cette grisaille ruisselante ? Qu’attendaient-ils ? L’arrivée au port ? Une gorgée de vin chaud ? °°°°°°°°°° J’ai rappelé mon oiselle une petite heure après. Elle avait la voix parfaitement posée, plus le moindre signe apparent de désarroi. Mes mots jaillirent comme si de rien n’était. — Tu sais, il vaut mieux ne pas faire attention. Les cons, tu vas en rencontrer des tonnes. Ils pullulent, c’est comme ça. À droite, à gauche, toujours à aboyer, prêts à mordre ou pire, indifférents, obnubilés uniquement par eux-mêmes et leurs petites cuisines. Il ne sert à rien de discuter avec eux. On n’argumente pas avec les cons, on les tient à distance, on les met hors d’état de nuire ! Elle se mit à rire. — Oui, oui, papa, je comprends. T’es drôlement remonté, dis donc ! Mais t’inquiète pas, ça va aller. Et puis tu sais, je ne suis plus tout à fait une “oiselle” sortant du nid.

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Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation, mais qui n'attend pas "le monde d'après" pour commencer à vivre.

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