LE MONDE DES EFFARÉS

((/images/Outreau.jpg|La commission parlementaire|L)) Il m’a fallu un temps avant de me décider à oser écrire sur une affaire comme Outreau. J’ai suivi avec attention le déroulement de la mission parlementaire, assisté aux témoignages hallucinants des “coupables” innocents, entendu les déclarations des politiques, lu les commentaires d’une presse qui en oublie ses propres dérives sur le sujet. Oui, il s’agit bien du procès justifié d’un juge et d’un appareil judiciaire. Mais le mal est plus profond et dépasse, je le crains, le seul cadre de la justice.

Lorsque les tissus sociaux sont déchirés, lorsque les repères qui assuraient la cohésion du groupe ont implosé, lorsqu’est détruite l’image valorisante que les individus peuvent donner d’eux-mêmes ou celle qu’ils peuvent avoir des autres, alors nous sombrons dans un monde d’effarement où la terreur des faibles n’a d’égal que celle des puissants qui pensent les dominer. Et chacun de se recroqueviller sur son pré-carré, de se réfugier derrière des intégrismes primaires, guidé par des peurs ancestrales, des haines implacables, des égoïsmes impitoyables. Affolés par le vide abyssal qui cerne notre illusion de toute-puissance, nous nous barricadons derrière une batterie de lois et de mesures “sécuritaires” contre des dangers qui n’existent bien souvent que dans nos esprits échauffés. On flingue d’abord, on cause ensuite (et encore pas toujours) ! Si l’on n’y prend garde, ces dérives peuvent rapidement dégénérer pour atteindre au summum de l’horreur que sont les désastres humanitaires (quand un groupe en laisse périr un autre pour protéger ses intérêts) ou les holocaustes (quand une collectivité humaine se débarrasse purement et simplement d’un autre groupe, juste pour calmer la terreur et la haine qu’il lui inspire.) Non, une affaire comme celle d’Outreau n’est pas isolée et ne relève pas seulement d’un problème de justice. Elle est le symptôme de la dérive d’une civilisation. Une civilisation dont la justice, ivre de fureur comme le taureau d’une féria, encorne aveuglément des innocents. Une civilisation qui, au nom d’une logique néo-libérale proclamée comme valeur universelle par une classe de nantis, tient à l’écart ou rejette dans les bas-fonds de la misère toute une partie des autres classes sociales (jeunes, rmistes, chômeurs sans droits, sdf …). Une civilisation qui ferme ses portes de Ceuta aux déracinés des contrées qu’elle a elle-même pillées. Une telle civilisation n’est plus seulement malade, elle est moribonde. On peut condamner tous les juges, restructurer tous les appareils judiciaires défaillants, on n’avancera pas si l’on ne s’attache pas d’abord à recoudre les tissus sociaux, redessiner les repères dont nous avons besoin pour vivre, reconstruire les images de nous-mêmes et des autres sans lesquelles nulle dignité n’est envisageable. En un mot, reconstruire une civilisation. Tel est le sens du combat politique que nous devons mener. Il dépasse largement les querelles infantiles de personnes ou de partis. Il suppose que nous prenions bien conscience de l’ampleur de la tâche. Et que nous nous soyons nous-mêmes délivrés de cet effarement féroce qui a vu les révolutions précédentes souillées par les guillotines, les goulags ou les femmes tondues.

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<p>Un “voyageur à domicile” en quête du monde d’après.</p>

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