PLOP !

Derrière la vitre ruisselante du ”Fou de Bassan”, mon bistrot favori, dansaient d’étranges silhouettes. Recroquevillées sous les bourrasques glaciales de vent et de pluie, elles passaient à vive allure et s’enfonçaient dans la nuit noire. Parfois, l’une d’entre elles, curieuse, essayait d’entrevoir l’intérieur de la salle où nous étions attablés. L’espace d’un instant, dix doigts se posaient sur la vitre, laissant une traînée noire sur la buée. Blafard et fantomatique comme un masque de carnaval, un visage déformé par les perles d’eau surgissait, puis s’enfuyait.

Qui étaient-ils, tous ces oiseaux de nuit qui n’entraient pas dans les bistrots, même par gros temps ? — C’est le peuple, dit Copas, assis à une table voisine. On a quelquefois du mal à le saisir.%%% Et il se mit à rire.%%% — Est-ce qu’ils ont des rêves comme nous ? demanda Nicole.%%% — Il y a plusieurs sortes de rêves, dit Esteban. La plupart se terminent au réveil. Les nôtres ne s’achèveront qu’au moment où nous nous endormirons. Je veux dire, quand nous nous endormirons définitivement, quand on sera mort.%%% — C’est triste, dit Michèle.%%% — Non, dit Nose. C’est comme ça, c’est tout. Il régnait un calme étrange dans le bistrot, une atmosphère paisible, presque velouté. Chacun savait qu’il lui faudrait bientôt repartir dans la tourmente, avec les autres fantômes de la nuit. En attendant, tous essayaient de savourer au mieux ces derniers instants de détente.%%% Détonnant dans un t-shirt fleuri ramené d’un récent voyage à la Réunion, Claude de Toulouse montrait les photos de ses enfants à un Durdo Reil qui piquait du nez.%%% Franca Maï s’était allongée sur la banquette du fond et dormait en chien de fusil. Coincé contre le mur, Jyd lui lançait des regards furtifs.%%% Assis à l’écart, Durdo Reil était perdu dans quelques pensées qui lui faisaient froncer les sourcils. Dehors, le vent redoublait de violence, sifflant et hurlant, ballotant en tous sens l’enseigne du Fou de Bassan. La tête de Roberto vint s’encadrer par le passe-plat.%%% — Il est minuit, ”felice anno nuovo” à tous !%%% — Plop ! fit le bouchon de la énième bouteille de champagne ouverte d’une main experte par Madame Rose.

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<p>Un “voyageur à domicile” en quête du monde d’après.</p>

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